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S2 - Chapitre 6 - La panne du Mc Cormick

Honoré Bacquier affichait sa tête des mauvais jours. Il descendit de sa rutilante voiture que Gabriel ne lâchait plus des yeux comme à chaque fois qu'il la voyait. Il rêvait de faire un tour à son bord. L’homme cala son feutre sur ses cheveux épars et dit simplement :


— Nous devons parler, Germain. Je suis préoccupé.

— Ne vous inquiétez pas trop, Monsieur, nous avons quelques problèmes – d’ailleurs un nouveau vient de surgir – mais nous allons faire face et nous serons dans les temps.

— Je ne parle pas des travaux. Je suis venu vous mettre en garde. Vous et votre famille.


On fit entrer Honoré Bacquier. Il flottait, malgré la chaleur du feu, une atmosphère glaciale dans la cuisine suite à l’altercation entre Solange et Léonce survenue quelques minutes plus tôt. Voyant apparaître Honoré Bacquier à la suite de Germain, Elia et Gabriel, tous se ressaisirent. L’homme, avec moult courtoisie, les salua et prit des nouvelles de Léonce qui ne manqua pas de se plaindre allègrement de la gravité de son accident de vendanges et des souffrances – ils les qualifia de terribles - qui en résultaient. Bacquier n’en parut guère impressionné mais répondit tout de même par une grimace compatissante.

Il n’était pas midi quand il s’installa, dans la cuisine sombre, devant le petit verre de vin rouge qu’Elia lui servait. D’un geste à peine esquissé du bout des doigts, il fait signe qu’il en avait suffisamment.


— J’ai reçu récemment la visite de votre ancien propriétaire, Monsieur Belloc… C’était dejà arrivé il y a quelques mois*. Il vous accusait alors de cambriolage, aujourd’hui il m’a parlé d’incendie…

— Il veut nous faire porter la meule ! s’inquiéta Germain

— La meule, elle doit pas peser bien lourd vu qu’elle a cramé… s’esclaffa Léonce.


Devant cette réflexion déplacée, Elia procéda à un assassinat en règle en lui jetant un regard noir qui ne laissa aucune chance à sa victime. Léonce comprit illico qu’il était allé trop loin et détourna la tête pour regarder par la fenêtre.


— Vous n’allez pas croire de telles inepties, Monsieur Bacquier ?

— Si je les avais crues, je ne serais pas ici… J’ai fermement contesté les allégations de Monsieur Belloc. Mais il est persuadé que l’incendie d’En Peyre n’est pas dû au hasard et que l’un d’entre vous en serait à l’origine. Pour se venger ou simplement lui faire du tort.

— L’immonde bonhomme ! ragea Elia.

— Je ferai front avec vous, tenta de la rassurer Bacquier. Mais je le crois décidé à vous nuire par tous les moyens alors soyez sur vos gardes… il nourrit une rancœur très profonde contre vous…

— Il regrette sans doute de ne pas avoir pu nous essorer complètement, siffla Elia, acide. On est parti avant qu’il ait pu avoir notre peau…

— Nous n’avons rien, rien à nous reprocher, redit Germain comme pour rassurer les siens.


La journée qui avait mal commencé à la borde se poursuivait par un abattement général.


— Vous me disiez avoir des problèmes Germain ? relança Bacquier au bout d’un moment.

Germain n’aimait pas cette situation. Il se sentait affaibli, pris en défaut, fautif alors qu’il n’y était pour rien. Il évoqua la panne du tracteur, planté en plein champ, l’accident de Léonce et l’absence de Louise.

— Vous pourriez avoir recours à un gagé ? Provisoirement ? suggéra Bacquier.

— Nous y avons pensé, Monsieur, mais nous ne roulons pas sur l’or. Et vous savez ce que stipule le bail…

— Oui, qu’un employé est à la charge du preneur et non du bailleur… C’est à vous de voir effectivement mais il faudra que le travail soit fait. Mais procédons par ordre. Envoyez d’abord votre fils prévenir Monsieur Villal de cette panne, je crois qu’il est chez les Mandoul à Borde Basse. Il ira chez Baroste pour le dépannage. En attendant, mobilisez les bœufs pour les petites parcelles…

— C’est ce que nous avions prévu…

— Réfléchissez ensuite à l’éventualité d’un gagé : quelques semaines d’une petite aide pourraient vous être d’un grand secours. Si vous trouviez la bonne personne…

— On en a refusé deux ou trois qui se sont présentés ces dernières semaines les uns après les autres, chouina Gabriel


C'était un jour sombre chez les Bourrel. Depuis le matin, les nuages gris s'accumulaient sur la borde : tensions, panne, et maintenant la menace. Une chape de plomb pesaient sur leurs épaules... La menace de Belloc, ils ne la connaissaient que trop. L'homme procédait rarement de façon frontale, toujours sournoise, faisant peser suspicion ou pression de façon détournée. Il procédait ainsi pour tout : les travaux, le règlement des litiges... Les relations avec lui, durant les longues années où ils étaient métayers en Peyre, avaient été délétères. Jamais dans l'affrontement ou les cris, toujours dans le chantage... Ces méthodes se révélaient parfois plus douloureuses et dévastatrices, d’autant qu’au regard des forces en présence, le combat était perdu d’avance. Les peurs qu’elles généraient dans la famille rendaient explosives les relations au sein du foyer. Alors revivre cela malgre la distance qu’ils avaient mis avec Belloc en changeant de contrat ? Nul chez les Bourrel ne saurait s’y résoudre. Ils feraient front. Ils ne se le dirent pas mais la pacte, tacite, était tout de même scellé entre eux.


— Peut-être que je devrais aller parler à Belloc ? suggéra simplement Germain

A Montplaisir, si les choses étaient moins bouleversées, quelques problèmes surgirent aussi. Depuis la mort de Jeanne, Angelin Lavalette ne retrouvait pas le goût à son travail et les tâches les plus courantes avaient pris un peu de retard. Des herbes folles couraient à nouveau près des façades, ce qui avait été rarement vu du temps où tout allait bien. Louise, prise par ses très nombreuses tâches, n’avait cette fois pas eu le temps de leur faire un sort. Edmond et Anselme, les employés, faisaient ce qu’ils pouvaient comme bon leur semblait en l’absence de consignes claires. Ils couraient de façon un peu désordonnée des labours au hersage à tandis qu’on ne tarderait plus à ramasser le maïs. Une désorganisation douce et presque invisible s’installait peu à peu. En l’absence de sursaut des uns ou des autres, il faudrait des semaines pour rattraper le temps perdu mais les saisons, elles, n’attendraient pas.

Un matin, à l‘entrée de la classe, le maître d’école, bacchantes cirées et blouse impeccable, interpela Louise de son air austère :


— Mademoiselle ! Je souhaiterais voir le père de ce jeune énergumène dès que cela sera possible, lui dit l’enseignant en désignant Virgile.

— Ah, eh bien... heu ... je lui en parlerai... mais heu... je ne sais.. s’il lui sera facile de se libérer facilement... les labours.... mais je vais.. lui en ...


Louise bredouillait sous l’effet de la surprise et s’en voulait de se montrer aussi godiche. Elle avait pourtant l’habitude de ces entrevues, elle avait accompagné si longtemps Hélène et Gabriel à l’école de Penens. Mais elle avait noué une relation et des échanges de confiance avec Mademoiselle Brissaud, l’institutrice. Là, elle était un peu impressionnée car c’était la première fois que l’enseignant s’adressait à elle autrement que par un signe de la tête adressé de loin.

Elle trouva tout de même la force de se reprendre pour demander :


— Est-ce urgent ? Dois-je lui dire que c’est grave ?

— Je sais, Mademoiselle, que la famille Lavalette vit des choses difficiles depuis quelques semaines et que la situation n’est pas facile pour les enfants. J’ai cependant noté chez Virgile des changements d’attitude assez radicaux et dont je souhaiterais m’entretenir avec son père.

Louise aussi… Elle avait bien remarqué les déchirures que comportait la blouse de Virgile, elle les avait recousues avec soin, lui avait demandé de faire plus attention à ses affaires. Il s’était agacé. Puis ce furent quelques bleus, une griffure au coin de l’œil « avec un bâton » avait-il affirmé mais il avait refusé d’en parler plus avant malgré l’insistance de la jeune femme. Voyant qu’il s’agaçait trop, elle avait préféré différer la discussion, espérant y revenir quelques temps plus tard. Ses relations avec le jeune garçon s’apaisaient mais n’étaient pour autant pas au beau fixe. Il continuait à nourrir envers Louise une forme de défiance.

— Je... j’en parlerai à monsieur Angelin au plus tôt...

— Puis-je me permettre de vous demander qui vous êtes, mademoiselle, osa le maître. Je sais que vous vous prénommez Louise, les enfants ont parlé de vous assez souvent.

— je suis Louise Malacan, je... je travaille à Montplaisir depuis quelques semaines. Et je m’occupe des enfants.. entre autres...

— Enchanté mademoiselle . Je compte sur vous pour faire cette commission à Monsieur Lavalette. C’est assez urgent...

— Il vit une période complexe...

— Je ne l’ignore pas mais c’est important. Voyez ce que vous pouvez faire, dit simplement l’homme en refermant le portail grinçant sur la cour d’où s’échappaient des cris joyeux de poursuites et de jeux d’enfants.

Louise acquiesca. Elle se pinça les lèvres, ennuyée par avance d’avoir à rajouter un problème supplémentaire sur la longe liste de ceux d’un si brave homme comme Angelin.


A suivre...


Rendez-vous la semaine prochaine pour le septième épisode de cette saison 2, intitulé "A l'école communale"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog


Grand merci à Berthe Tissinier pour la photo d'illustration.

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