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S2 - Chapitre 35 - La course folle

La neige sembla enfin marquer le pas. Les dernières averses floconneuses avaient cessé avant minuit. Un redoux poussé par le vent d'autan dès le milieu de la nuit commençait même à faire chanter les fossés. Au lever du jour, le soleil blafard fit scintiller les cristaux sur l'immensité de la campagne lauragaise. La Borde Perdue, d'abord engourdie par l'épais manteau, s'en trouva comme rendue à elle. Les activités reprenaient doucement.


Gabriel et Léonce, armés de scies et haches qu'ils nommaient rassègas et piassas, partirent dans le chemin qui descendait à la mare, bien décidés à faire un sort à un frêne abattu quelques jours plus tôt.


— Et n'oublie pas la toradoira, on ne sait jamais !


Gabriel avait fait mal moue, il ne se voyait pas partager la scie passe-partout avec son grand-père, l'effort était d'importance et il jugeait Léonce un peu âgé pour cela.


— Je la prends mais nous n'en aurons sans doute pas besoin, il n'est pas si gaillard que ça, ce frêne là et puis on va attaquer par les branches, ça nous prendra déjà pas mal de temps, maugréa-t-il.


La neige libérait peu à peu routes et chemins, laissant place à une bouillie humide qui jaillissait sous les pneus. Un moteur se fit entendre au bas du chemin de la borde, tandis qu'un véhicule marquait de ses deux empreintes parallèles. Le conducteur était attendu à la borde. Jules Auriol, le marchand de pailles et foins était venu à la demande de Germain pour négocier la vente des surplus de fourrages.


— Bonjour la compagnie, beugla-t-il en descendant de la camionnette


A la surprise d'Elia et de Germain , lorsque la portière côté passager s'ouvrit, Louise en descendit.


Que fas aici ? demanda Elia

— J'ai trouvé la paura drolla qui marchait dans la neige.

— Le hasard fait bien les choses. Je viens voir Gabriel mais ne vous dérangez pas pour moi, dit la jeune femme en sautant au bas du marchepied.

— Il est avec Léonce, dans le chemin vert !


La jeune femme suivit leurs traces dans la neige molle et s'éloigna tandis que le marchand saluait ses interlocuteurs. La négociation menée si Germain vendait - et il lui vendrait - le surplus le marchand reviendrait bientôt avec sa presse à foin à bras dans un premier temps puis avec l'imposant camion pour emmener le chargement mis en balles.

Décharger le foin, compresser le foin, stocker les balles , charger le camion, toutes ces étapes prendraient bien une journée et demi ou deux.


Léonce et Gabriel venaient à peine de s'installer autour de la silhouette ligneuse qui entravait le passage lorsqu'ils virent s'approcher Louise. Tous deux furent surpris de la voir dévaler la pente, courant presque.


— Oh de la visite ! sourit Léonce


Louise les salua et dit :


— C'est Jules Auriol, le marchand de fourrage qui m'a amenée. D'ailleurs Léonce, je ne sais pas si vous ne devriez pas y faire un tour, roublard comme il est, il ne faudrait pas qu'il embobine Germain qui est toujours trop gentil.

— Tu crois ?

— Vous savez comment il est et le frêne, lui, ne bougera pas d'ici...


Sa fierté en bandoulière, Léonce remonta illico vers la borde. Quand il fut à bonne distance elle tendit la lettre d'Hélène à Gabriel.


— Tiens lis ça ! Postée à Revel... J'ai réfléchi tout la nuit...


Gabriel dévora la missive à toute vitesse, ne releva pas tout de suite la tête lorsqu'il en eut terminé la lecture.


— Revel tu dis ? Je pense à quelque chose...

— La même chose que moi ?

— La petite maison abandonnée dans les bois où nous jouions parfois les dimanches après-midi...

— Vite à la moto...


Lorsque Léonce revint près du frêne, il ne trouva plus ni Louise ni Gabriel et jugea que cette borde allait désormais à vau-l'eau : on n'avait pas voulu de lui pour négocier les foins bien qu'il eût un avis sur la question et son petit-fils avait abandonné le chantier sans prévenir..




Le trajet à moto était un peu périlleux surtout dans les endroits ombragés, surtout dans les endroits peu fréquentés par les véhicules où la neige avait rendu les axes de circulation tout juste praticables. Ils étaient partis sans prévenir personne à la borde. Louise et Gabriel voulaient vérifier leur hypothèse illico mais sans donner de faux-espoir ni permettre d'initiative malheureuse aux Bourrel. Le gâchis était suffisant en l'état.

Il ne fallait pas effrayer Hélène, lui montrer que le dialogue était possible, que rien, finalement, n'avait vraiment changé. Sur cela, même sans se consulter, la tante et le neveu étaient au diapason.

De toute façon, ils étaient les seuls à savoir où se situait - à peu près - la fermette. Ils ne s'y étaient pas rendus depuis une grosse dizaine d'années. Retrouveraient-ils le petit sentier un peu escarpé qui y menait serpentant dans les reliefs doux où ils aimaient se promener autrefois ?


Ayant enfin gagné Revel, circulant près du beffroi, ils décidèrent de garer la moto pour continuer à pied.


Les premiers moments de cette marche lente, dans le silence des paysages lorsqu’ils se furent éloignés de la ville, se firent sans un mot. Chacun réfléchissait sans doute aux premiers mots qu’ils prononceraient en retrouvant Hélène pour ne pas l’effrayer, pour renouer le dialogue et montrer qu’il n’y avait ni hostilité ni reproche.

Ils échangèrent à nouveau lorsque les hésitations quant à la route à suivre intervinrent. La neige, bien qu’en train de s’enfuir, changeait un peu l’aspect des lieux par rapport à leurs souvenirs. Dix années avaient aussi un peu émoussé la précision de leurs souvenirs. Une fontaine, une clairière, un petit pont les rassurèrent cependant au fur et à mesure de leur progression.

Enfin, elle leur apparut, la fermette des grands bois. Elle se dessina peu à peu entre les arbres. La neige gommait un peu son aspect délabré, lui redonnant un peu d’allure. Seule la végétation qui avait gagné les murs et les ouvertures trahissait encore l’état d’abandon.


— La voilà ! s’écria Gabriel sur un ton victorieux.


Dans la neige, tout autour du bâtiment, des traces de pas témoignaient d’allées et venues récentes. La porte d’entrée était entrouverte. Ils s’approchèrent, retenant leur respiration.

Gabriel tenta d’apercevoir une trace de vie par la fenêtre, la pénombre ne le permettait pas. Il poussa la porte, elle frotta le sol car elle s’était affaissée y laissant une trace semi-circulaire tandis qu’une poignée de poussière s’échappa du chambranle.


— Louise, viens ! Quelqu’un était ici il y a peu de temps !


Ils entrèrent et inspectèrent la pièce avec minutie. Du feu avait été fait dans le cheminée devant laquelle on avait abandonné une paillasse de fortune et sur la table abîmée, les restes d'un repas frugal. Les lieux semblaient bien avoir fait l’objet d’une remise en état de propreté. Pas la chambre attenante, trop éloignée de l’âtre et de sa chaleur sans doute.

Ayant fait le tour du propriétaire, ils durent se rendre à l’évidence. La pièce avait été délaissée récemment, il ne restait plus aucune affaire personnelle.


— On ne saura même jamais si c’était bien eux, se lamenta Gabriel.


Mais lorsque Louise souleva la couverture poussiéreuse abandonnée près de la paillasse, un ruban s’en échappa.


— Regarde ! triompha-t-elle, c’est le ruban mauve d’Hélène !


Gabriel s’en approcha et confirma. Il donna un grand coup de pied dans la paillasse.


— Manqués ! Sans doute de peu mais nous les avons manqués ! On fait quoi maintenant ?


* * *

Au même moment, à la Borde Perdue, l’atmosphère était électrique :


— Mais enfin papa, tu es sûr qu’ils ne t’ont rien dit ?

— Rien ! Puisque je te le dis ! Je ne suis pas quand même tout à fait piròl bien que vous ayez l’air de l’insinuer. S’ils m’avaient dit on va à tel endroit, je m’en souviendrais ! enrageait Léonce.

— Quand j’ai entendu pétarader la moto, j’étais occupé avec le marchand de foin, je n’ai pas regardé par la fenêtre. C’est tout de même bizarre ?

— Je te répète qu’ils m’ont envoyé saluer Jules Auriol, toi tu m’as expédié et quand je suis revenu au frêne je n’ai retrouvé que les outils abandonnés sur une souche.

As encara vist Nòstre Sénher pel dosilh !** s’étrangla Elia

— Non madame, je n’ai rien bu à part deux verres de vin ce matin en me levant. Il faut bien déjeuner... Si tout le monde disparaît dans cet ostal, à un moment donné, on ne va plus s’en sortir.

— Il est presque midi, ils ne sont toujours pas revenus. Où ont-ils bien pu aller ?


A suivre...


* que fais-tu ici ?

** Tu as encore vu le Seigneur par le fausset du tonneau !


Rendez-vous la semaine prochaine pour le trente sixième épisode de cette saison 2, intitulé "De vieilles gens"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog


Merci à Berthe Tissinier pour la photo d'illustration.


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