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S2 - Chapitre 34 - Un cachet de Revel

La neige formait une couche épaisse, les pas de Louise disparaissaient rapidement sur le chemin tant la danse floconneuse était intense. Les pans de sa robe étaient ourlés de blanc, elle glissait par moments, rétablissant son équilibre de justesse. Elle se précipitait autant que les conditions le lui permettaient. Au soir tombant, il n'y avait âme qui vécût à des lieues à la ronde. Et on n'y voyait goutte à plus d'une vingtaine de mètres.

Louise tenait la lettre serrée dans sa main au fond de sa poche, ne pouvait la lire sous la neige, en brûlait d'envie mais plus elle avançait plus elle en redoutait le contenu.

Elle tentait de se rassurer : Hélène, si elle avait écrit devait vouloir les rassurer, leur donner signe de vie. Mais si tel n'était pas le cas ? Il ne faudrait pas que la missive plongeât les Bourrel dans un désarroi plus grand encore.

Soudain, ce qui lui était apparut comme une bonne idée durant les premiers instants : ouvrir la lettre chez eux pour partager cela et peut-être avoir de bonnes nouvelles lui sembla devenir une entreprise des plus risquées.





Traversant Florac, elle fit donc un détour pour se rendre à l'école, Paul serait de bon conseil à n'en pas douter. Elle se rendit directement dans la vieille classe où elle vit de la lumière, il préparait la classe du lendemain pour ses élèves.


Assis à son bureau, il traçait des lettres à l'encre dans de petits cahiers d'écolier.


— Bonjour Louise, mais que faites-vous donc dehors avec un temps pareil ? Vous n'aurez guère plus chaud ici cependant, je n'ai pas relancé le poêle par souci d'économie et il fait frisquet. J'allais remonter. Mais entrez, je suis heureux de vous voir.


Elle ne savait que dire, murmura simplement "Bonjour, Paul" puis elle extirpa la lettre de sa poche et la déposa sur le bureau sombre.


— J'ai reçu cette lettre, il y a quelques minutes. je n'ai pas encore osé l'ouvrir. C'est probablement ma nièce, Hélène. Je voulais partager cela avec les Bourrel mais...

— Mais vous vous vous êtes dit que, selon la teneur du message, cela pourrait être compliqué ?

— Exactement.

— Asseyez-vous un instant sur ce petit banc et ouvrez-la ici si vous le souhaitez.

— Je peux ? demanda-t-elle non sans une certaine émotion.

— Je vous en prie, lui dit-il avec sa bienveillance habituelle.


Rien que cette simple attitude lui était d'un grand réconfort; Comme toujours. Louise observa un long moment l'enveloppe, elle éprouvait une sorte de trac. Paul lui tendit un coupe-papier sans plus rien dire.

La lame sectionna les fibres le long du pli avec un bruit qui était le seul autorisé dans la classe vide. Elle déposa le coupe-papier sur le bureau de bois sombre puis se pencha pour extirper un feuillet bleuté unique plié en quatre. La feuille avait vécu une longue vie de papier : froissée avec des bords flous comportant de petites déchirures çà et là.

De petites lettres nerveuses avaient été tracées dessus au crayon gris. Louise en fut troublée puisque d'ordinaire sa nièce avait une écriture plutôt soignée aux hampes et jambages nets. Là, on voyait bien que ce message avait été tracé à la va-vite peut-être même avec une certaine fébrilité.


Elle se rapprocha de la lampe et lut :


Tante Louise, ma chère tante Louise,


je t'écris en me disant que je t'ai peut-être tellement déçue que tu ne liras pas cette lettre jusqu'au bout. Mais je me dis aussi que nous avons vécu tant de choses ensemble et que tu as été comme une petite maman pour moi, tous les jours de ma vie, que peut-être tu voudras quand-même avoir de mes nouvelles.


Je t'écris à toi parce que je sais que si tu étais en face de moi, tu chercherais sans doute à m'écouter et à comprendre sans t'énerver, en tout cas pas tout de suite.


Je sais que ce que j'ai fait a dû vous plonger dans une peine qui peut même pas se dire; Et pour ça je voudrais demander pardon à tous si un jour l'occasion m'en est donnée.


Je voulais te dire avec ces quelques lignes que je n'ai pas pu faire autrement. Quand tout le monde à la borde s'en est pris à Marcel, tout ça à cause de moi, je n'ai pas eu d'autre solution que de le suivre sinon je ne l'aurais plus jamais revu et j'aurais perdu celui j'aime. Et ça, je ne pouvais même pas y penser.


Je ne vais pas t'écrire que ma vie est facile et rose. Quand on part de rien, qu'on n'a rien et qu'on va on ne sait où, forcément les choses ne coulent pas de source. Mais il ne faut pas que vous vous en fassiez pour moi, je me débrouille, nous essayons de trouver des solutions qui je l'espère deviendront durables. Et puis, que veux-tu, comme dirait papi Léonce : c'est fait, c'est fait ! On ne peut pas revenir en arrière.


J'espère quand-même que je vous reverrai. J'espère aussi que dans votre coeur, il restera encore longtemps une parcelle de sentiment pour la petite Hélène. Pour moi, rien n'a changé. Bien au contraire.


Envoie mes pensées à tous à la borde, s'ils veulent bien les accepter. Il ne faut pas m'en vouloir. Je n'avais pas d'autre solution et j'étais dans un tel désarroi que je n'arrivais plus à réfléchir.


Embrassades bien affectueuses, ma tante Louise. Je t'espère en bonne santé et surtout, s'il te plaît, ne sois pas trop triste.


Hélène


— Alors ? demanda Paul lorsqu'il vit qu'elle en avait terminé la lecture.

— Quelle sotte ! s'exclama Louise. Si elle était en face de moi, je la serrerais si fort dans mes bras qu'elle n'aurait plus de doutes ni sur mes sentiments ni sur mon pardon. Je crois même que c'est nous qui devrions lui demander pardon de ne pas l'avoir comprise ou pas assez écoutée. Tenez, Paul, lisez-la.

— Je ne sais pas si je peux...

— Je vous le demande. Comme un service.

— Dans ce cas...


Il réajusta ses petites lunettes cerclées de fer et entama à son tour une lecture silencieuse de la missive. Cela dura quelques dizaines de secondes qui semblèrent durer une éternité.


— Alors qu'en pensez-vous, Paul ?

— Ce que j'en pense ? D'abord Louise, bravo pour l'accompagnement de ses devoirs d'écolière, il n'y a pas une faute !


Elle sourit.


— Plus sérieusement, reprit-il. Je trouve qu'il y a plusieurs messages dans cette lettre et peut-être même quelques messages cachés.

— Que voulez-vous dire ?

— Je lis, dans ce qu'écrit votre nièce, la passion qui a motivé sa décision, je lis la grande affection qu'elle vous porte et à quel point vous êtes son repère, son phare, je lis aussi beaucoup de doutes mais aussi et surtout une résignation inquiétante lorsqu'elle cite la phrase de son grand-père... Je n'irais pas jusqu'à parler de regrets mais qui sait s'ils ne sont pas cachés entre ces lignes ? Je crois les voir poindre.

— Sa situation a l'air bien difficile en effet. Elle est si loin et je ne peux pas l'aider...

— Qu'en savez-vous ?

— Elle voulait partir vers la mer, son projet a échoué. le suivant aura été le bon...

— Avez-vous pensé à regarder le cachet sur l'enveloppe ? Où le timbre a-t-il été oblitéré ?

— Je n'y ai même pas songé...


Louise fouilla nerveusement le fond de sa poche où elle avait remis l'enveloppe comme dans un réflexe. Elle se rapprocha de la lampe pour mieux voir.


— Revel ! s'exclama-t-elle. Ce courrier a été posté à Revel... alors peut-être que...

— Souvenez-vous de ce que je vous disais ces jours-ci, Louise. Je suis sûr, vu votre proximité, que vous possédez une partie de la réponse. Qu'évoque Revel pour vous ? Et pour Hélène ? Ne peut-elle être logée là-bas ?


Louise réfléchit un instant. Puis secoua la tête pour répondre par la négative.


— Il y avait bien ma cousine Rose qui vivait là-bas avec son mari, durant très longtemps. Ils étaient la seule famille qui me restait à la mort de mes parents. Parfois on prenait un autobus Cancel et Boutie, les enfants et moi pour y passer le dimanche. Mais ils sont morts depuis de nombreuses années maintenant... A part ce petit fil, je n'en vois pas d'autre. C'est un peu ténu...

— Réfléchissez Louise...


Elle fit quelques pas de long en large devant l'estrade mais rien ne semblait lui venir. Louise prit une décision pourtant :


— Je ne vais pas aller à la Borde Perdue ce soir. J'irai demain. Et je ne parlerai pas à tous pour l'instant mais seulement à Gabriel... Il saura peut-être... Il est son frère, son frère jumeau.


* * *

Dans la fermette abandonnée, la situation s'était dégradée. La neige n'avait pas permis pas de trouver assez de bois sec pour la cheminée. Sous l'épaisse couche blanche; il n'était plus question de distinguer les silhouettes de branches ou de branchettes tombées au sol.

Hélène y passait pourtant une bonne partie de ses journées. Parfois au sol des sous-bois, de moins en moins épargnés par les précipitations trouvait-elle de quoi faire un petit fagot mais gagné par l'humidité il fumait dans le foyer. Et le maigre butin ligneux qu'elle avait pu réunir ne permettrait pas d'entretenir la flamme bien longtemps. Marcel y avait bien rajouté quelques boiseries tirées des huisseries de la maison mais...


— Si la neige persiste, je ne sais pas comment nous ferons, avait-il avoué.


Ils avaient installé leur paillasse de fortune devant l'âtre et se tenaient serrés l'un contre l'autre enroulés dans une couverture mitée et poussiéreuse, n'ôtant même pas leurs pardessus.


— J'espère que chez moi, ils vont tous bien, s'inquiétait-elle.

— Tu ferais mieux de te préoccuper de nous, lui asséna Marcel.

— L'un n'empêche pas l'autre.

— Il faut que tu arrives à les oublier. Tous.

— Marcel, ne me demande pas l'impossible. Ils me manquent chaque jour un peu plus plus.

— Ce que tu peux être agaçante parfois !


Il s'était levé brutalement et se tenait campé devant la fenêtre. Loin, très loin, on distinguait faiblement les lumières de la ville.


Hélène enroulée sur elle même devant les dernières flammes vacillantes de la cheminée pleurait doucement.


Ils sursautèrent lorsque la porte d'entrée claqua soudain et qu'un voix de stentor brailla :


— Mais qu'est-ce que vous faites là ?


A suivre...


Rendez-vous la semaine prochaine pour le trente cinquième épisode de cette saison 2, intitulé "La course folle"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog















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