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S2 - Chapitre 30 - Le poids du soupçon

Dernière mise à jour : 15 déc. 2021

Dans la cheminée de la Borde Perdue, flambait un feu qu'on eût pu croire en colère à l'image de la famille. Le tison d'ormeau de Noël s'était terminé la veille, le 2 janvier 1953. Il avait entièrement disparu mais les voeux qu'on lui avait confiés ne semblaient toujours pas se réaliser. Depuis la visite des enquêteurs, les Bourrel remâchaient chaque information donnée, chaque phrase prononcée.


— Et les gendarmes ne t'ont rien dit d'autre ? demanda Léonce à Germain pour la millième fois en se resservant une rasade.

— Arrête avec ce vin ! intervint Elia.

— Je peux pas sortir à cause de ce temps et de ma jambe alors je m'occupe comme je peux ! Avec le vin, l'esprit est parfois moins douloureux… Et puis avec cette histoire, je me sens vieux comme un hiver à la fin février.

— Que voulais-tu qu'ils rajoutent, papa ? C'est déjà pas mal je trouve.


Léonce, en regardant le fond de son verre déjà presque vide, secouait la tête. Il était dubitatif. Il faisait sa moue, habituelle dans ces cas-là. Sa bouche de tordait en une moue vrillée et se déplaçait le long de sa barbe naissante comme si elle avait l'intention d'aller se dissimuler dans son oreille.


— C'est louche, tout ça. Très louche.

— Mais pourquoi ?

— Les gendarmes tournent autour de nous depuis le début des incendies. Et d'un coup là, ils trouvent un potentiel coupable - pas de chance, il loge... enfin il logeait pile ici - et ça leur suffit pour te dire qu'ils ne nous soupçonnent plus parce que trois couillons à Penens leur ont dit qu'on était des braves types ? Tu ne trouves pas ça un peu gros toi ?

— Les incendies ont commencé avant l'arrivée de Marcel chez nous, ils le savent bien.

— Et ça suffirait à nous disculper à leur yeux ? non.. non... il ne faut pas que nous soyons naïfs... Anem, anem, i a quicòm que truca.*


Il s'était levé. Il boitait à nouveau en faisant les cent pas devant la cheminée.


— Mais le plus grave n'est pas là... marmonna-t-il.

— Nous sommes bien d'accord, approuva Germain.


Ni Juliette, ni Elia, ni Solange qui tenait son ventre maintenant très arrondi ne trouvèrent rien à dire. Les mines sombres trahissaient l'angoisse et les mauvais jours. Bientôt, il y aurait deux semaines que Hélène avait fui dans le sillage de Marcel.

De mémoire de Bourrel, c'était la première fois qu'un membre de la famille lâchait les siens et l'exploitation aussi brutalement, sans prévenir, autrement qu'en mourant. La sidération que ce départ provoquait était accentuée par l'incompréhension profonde, puissante. Le trouble que cette impression de trahison, peut-être de provocation, générait chez chacun d'eux se révélait d'une grande douleur. L'envie de la serrer dans ses bras en étant rassuré sur son état de santé se disputait avec la colère.


— Il y a des bofas qui se perdent ! maugréait parfois Elia.


Solange ne se l'avouait pas mais la confirmation apportée par les gendarmes que le coupable n'était pas un Bourrel desserrait un peu l'étau de la honte dont elle se sentait prisonnière depuis quelques temps. Les échanges que Léonce avec eu avec son père, Etienne Pech, avaient réussi à l'apaiser, elle s'en était sentie soulagée. Cette potentielle disculpation finissait de lui rendre un peu d'oxygène. Aussi n'aimait-elle pas les doutes que Léonce exprimait avec force... Quant à Hélène, elle n'arrivait pas en lui en vouloir, admirant même le courage de la jeune fille à oser tout abandonner pour suivre celui qu'elle aimait. Mais cela, elle le taisait, les Bourrel ne l'auraient pas compris et Germain pas plus que les autres. Germain... Plus la grossesse avançait, plus le temps passait et moins, ils échangeaient. Bien-sûr, il se montrait toujours prévenant, s'inquiétait régulièrement de l'état de Solange mais, elle ne pouvait qu'en faire le constat, ils n'avaient plus grand chose à se dire. Le sentiment qui les liait si fort , encore quelques mois au préalable, s'était étiolé. Fâné comme un coquelicot sous les assauts du vent mauvais. Et elle sentait bien que plus rien ne lui insufflerait vie à nouveau. Pas même l'enfant à venir.




Elle fut tirée de ses pensées lorsqu'on frappa deux coups brefs à la porte. Louise, chaudement habillée, entra après avoir appuyé sa bicyclette contre le mur de la borde.


— Bonjour tout le monde, j'avais un petit moment devant moi alors je suis venu aux nouvelles.

Adieu pichona, s'exclama Léonce, un verre plein. à la main. Les nouvelles ? Les nouvelles eh be c'est qu'il n'ya pas de nouvelles et qu'on continue à se faire un sang d'encre...

— Que certains tentent bien de rendre plus clair en le diluant dans la boisson ! railla Elia.


Louise s'était dirigée vers la cheminée pour se réchauffer. Elle tisonna les bûches comme si elle était encore chez elle pour raviver la flamme.


— Je reste persuadée que nous aurons un signe d'elle. Bientôt. Si ce n'est pas demain, ce sera la semaine prochaine. Mais Hélène a de l'affection pour nous tous. elle ne peut pas rayer son enfance d'un trait de plume comme cela, sur un coup de tête.

— C'est ce que je me suis dit, longtemps, souffla Elia. mais plus les jours passent et moins j'y crois. Elle est peut-être déjà très loin. A la mer comme elle voulait. Sauf si...

— Sauf si quoi Elia ?


Sa lèvre tremblait soudain, elle appuya sa tête dans sa main tandis que de l'autre, elle serrait son fichu. Ses larmes lui échappèrent.


— Sauf si ce bougre de vaurien lui a fait du mal... ou l'a... ou l'a...

— Elia, s'insurgea Louise. Je vous interdis de dire une chose pareille. Je vous interdis même de la penser. Ce que nous vivons est difficile mais nous en verrons l'issue. Et elle sera heureuse. On ne peut pas penser autrement...

— Et si nous ne la revoyions jamais ? sanglota celle qui se maîtrisait d'ordinaire. Et si les gendarmes l'arrêtent elle-aussi maintenant qu'ils sont au courant de les situation ? Ils vont la considérer comme sa complice !

— Impossible, coupa Germain. Les incendies ont commencé bien avant qu'elle le connaisse ! Et ça, les gendarmes le savent.

- Les gendarmes se méfient de nous et moi je me méfie d’eux, siffla Léonce comme une vengeance à distance

- Papa je t’ai dit et redit qu’ils…


On frappa à nouveau à la porte. Plus fort cette fois.


* * *

Hélène et Marcel s´étaient résolus à abandonner le vieux moulin après moult discussions. Ils avaient commencé à réunir les quelques affaires, bien maigre butin.

La mer était un objectif désormais trop lointain et un peu trop visible puisque les Bourrel semblaient être à leurs trousses.


— De toute façon, qu'est-ce qu'on y fera une fois qu'on l'aura vue ? Peut-être même que je n'aimerai pas ça ? s'interrogeait la jeune fille comme pour se consoler. Il vaut peut-être mieux qu'elle reste dans mon imagination.


Ils discutèrent longtemps et à plusieurs reprises pour trouver la stratégie d'après-moulin. Ils s'accommoderaient avaient-ils décidé d'un projet moins ambitieux, peut-être moins lumineux, mais plus confortable. L'encre de l'incertitude ne permettait toutefois de le dessiner qu'avec des contours flous.


Ils pensèrent - et c'était une idée de Marcel - rejoindre Toulouse. Ils y trouveraient sûrement du travail ; elle, peut-être, domestique dans une bonne maison et lui manutentionnaire ou manoeuvre, là où on aurait besoin de lui. L'anonymat de la violence Hélène était impressionnée cependant :


— En ville, moi ? Je ne sais pas si je saurais y vivre, s'inquiétait Hélène. Je suis une fille de ferme. Je manque sans doute de manières. Je...


Il ne la laissait jamais terminer.


— Je t'interdis de dire des choses comme ça. Ils te trouveront fabuleuse... et je ne pourrai qu'être jaloux... la coupait-il.


Puis il riait et l'enlaçait.


Ils envisagèrent aussi d'essayer de trouver une grande borde dans les environs de Revel ou ceux de Castelnaudary. Ils étaient prêts à accomplir beaucoup de tâches qu'on leur confierait contre un peu d'argent. Et puis, ils connaissaient bien des savoir-faire indispensables à une exploitation et leur force de travail ainsi que leur énergie feraient certainement merveille.


Ils avaient bien du mal à se déterminer mais ils ne pouvaient plus rester au moulin. La situation devenait trop précaire et incertaine.

* * *

Fernand arriva à la Borde Perdue peu après Louise et fut étonné et ravi de la trouver là.


— Oh ! Vous êtes tous là, comme avant ! s'émerveilla-t-il, nostalgique.

— Tous sauf une... rectifia cependant Elia.

— Oh... Pardon... quel maladroit, je n'avais pas pensé que...

— Pas de ça entre nous. ce n'est pas grave Fernand ! le rassura Germain.


Sa grosse figure rougeaude était devenue cramoisie sous l'effet de sa bévue. Il souffla du coin de sa bouche pour expulser sa gêne comme la fumée d'une cigarette invisible. Il se reprit.


— Vous savez que les gendarmes sont garés dans le chemin qui va au petit bois ? Leur voiture est tournée vers ici...

— Qu'est-ce que je disais ! éructa Léonce. Ils nous espionnent, ils nous soupçonnent ! Encore et encore !

Calma te, papa !** lui intima Germain.

— Je suis venu vous voir parce que je suis allé revoir André, mon ami l'éclusier. D'une écluse à l'autre, ça ne fait pas que télégraphier, ça parle aussi... C'est comme ça qu'il a appris que votre visite sur la Gisèle a déstabilisé son capitaine.

— Vraiment ? s'étonna Gabriel.

— Oui, à tel point qu'il a décidé de larguer les amarres plus tôt que prévu. Et sans embarquer nos amoureux qui, si tout va bien, sont encore quelque part sur nos terres lauragaises.

— Oh quelle bonne nouvelle ! Merci Fernand, exulta le jeune homme.


Mais il se rembrunit aussitôt :


— Mais bon sang ! Où va-t-on bien pouvoir les chercher ?

— On va les trouver, Gaby. Il faut que tu gardes espoir, tenta Louise pour le rassurer.

— ça fait quinze jours qu'on dit ça, tantine !

— On va y arriver je te dis quitte à retourner tout le Lauragais !


En fin d'après-midi, lorsqu'elle rentra en direction de Montplaisir, Louise ne put empêcher sa bicyclette de faire un détour dans Florac. Elle remonta la rue de la Mairie, longea la placette pour passer près de l'école. A travers la fenêtre, elle distingua une lueur à l'étage du logement de fonction. Son coeur tressauta. Paul était de retour.


A suivre...


*Allons, allons, il y a quelque chose qui cloche.

** Calme-toi, papa !


Rendez-vous la semaine prochaine pour le trentième et unième épisode de cette saison 2, intitulé "Retrouvailles, espérance et remords"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog







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