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S2 - Chapitre 26 - Chagrins de Noël

La brume entourait les lampes des réverbères d'un halo fragile. S'en échappait une lueur faiblarde qui étirait les ombres au sol des rues désertes de Florac. Aussi loin qu'on regardât, les volets étaient clos en dehors d'un rare fenestron ici ou là qui laissait entrevoir une lampe allumée derrière ses rideaux. A vingt et une heures, un soir de décembre, nul n'aurait eu l'idée de traîner ses guêtres dans le froid vif que poussait le vent de cers en s'engouffrant dans les ruelles tortueuses. Seuls trois ou quatre chats de gouttière un peu plus hardis que les autres avaient osé s'éloigner du rebord ronronnant des cheminées pour affronter l'obscurité.

Pourtant, lorsqu'on s'approchait de la placette, pour aussi incongru que ce fût, deux silhouettes encapuchonnées se détachaient dans la lumière d'un lampadaire. Près d'elles, deux bicyclettes abandonnées contre un platane les attendaient. Leur conversation chuchotée n'était que murmures. Pour qu'on ne les entendît pas ? Ou pour ne pas déranger le village presqu'endormi ?


— Toujours rien ? Aucun signe ?

— Rien tantine. J'ai arrêté de chercher autour de la borde, ça ne sert plus à rien. Quand je vois des gens, j'essaie de poser la question mais c'est difficile sans éveiller les soupçons... Et puis, à l'heure qu'il est, avec tous ces jours passés, ils doivent être loin.


Louise et Gabriel s'étaient donné rendez-vous après leur journée de travail pour échanger. Ils étaient convenus de le faire régulièrement en se rejoignant à Florac qui était à peu près à mi-chemin entre les deux bordes.


— Ce que je m'en veux, reprit le jeune garçon, c'est moi qui ai déclenché cette fuite précipitée. Si j'avais tenu ma langue encore quelques jours peut-être que nous aurions pu...

— Cesse de te torturer avec ça, je te l'ai déjà dit. C'est fait. Cela ne changera rien. Ta soeur n'est pas une écervelée, toi et moi le savons...

— Elle est partie sur un coup de tête, et ça, jamais je ne l'aurais pensé...

— Que pouvons nous faire ?

— Attendre, Gabriel. Être vigilants à toute information ou tout indice qui pourrait nous être confié même par inadvertance. Et puis...

— Oui ?

— J'ai confiance en nos liens. Je sais ce que nous représentons pour elle. Et je sais qu'elle ne peut pas rayer cela d'un trait de plume alors je garde espoir...

— D'un retour ?

— D'un retour je ne sais pas mais d'un signe : un courrier peut-être, un mot glissé dans une boîte aux lettres... J'ai espoir, oui...

— Sauf...

— Sauf quoi Gaby ?

— Sauf s'il lui est arrivé malheur. Je n'ai pas confiance en ce type.

— Tais-toi. Je ne veux pas entendre ça, je ne veux pas l'envisager. Ton père a bien informé Fernand ? Je sais qu'ils ne veulent pas que ça se dise mais on besoin de relais pour avoir des informations...

— Oui, il lui en a parlé. Evidemment, il fera ce qu'il pourra pour nous aider.

— Je n'en doute pas. Et à la borde ? Comment vont-ils ?


Il hésita un moment, baissa la tête, fit rouler du bout du pied un caillou invisible.


— L'événement n'a pas aidé. Les tensions sont ravivées. Il faut faire attention à tout ce qu'on dit. Et puis avec quatre bras en moins, il y a encore plus de travail alors que personne n'a l'esprit à ça.


Louise posa sa main sur l'avant-bras de son neveu qu'elle sentait en proie à une émotion vive.


— Garde courage, lui dit-elle seulement.





Le lendemain matin, à la Borde Perdue, la journée commença tôt. On était à deux jours de Noël le froid avait pris en glace l'eau de la mare. Germain descendit à la pointe du jour en casser une large portion pour faire boire vaches, veaux et boeufs. Il sentait ses doigts s'engourdir. Alors qu'il frappait la surface lisse qu'il avait du mal à rompre, il murmurait entre deux coups :


— Où es-tu Hélène ? Comment peux-tu nous faire ça ?


La douleur au coeur qu'il ressentait décuplait sa force. La colère qu'il avait contre sa fille aussi. Et la culpabilité, le remord qu'il nourrissait contre lui-même également. Pourquoi avait-il été aussi vif ? Pourquoi s'était-il laissé aveugler par sa fureur ? Ses mots avaient été blessants et même lorsqu'elle l'avait supplié des les comprendre, son refus teinté de mépris et de condescendance avait fini de déchirer le coeur de sa fille. Germain s'en voulait. Germain n'était pas fier de lui; Si Louise avait encore été là, il en était sûr, les choses n'auraient pas dégénéré.

Elle connaissait mieux ses propres enfant que lui, elle savait leur parler, calmer leurs emballements, détecter le moindre signe de déstabilisation. Lui avait échoué de la pire des manières et il se le reprochait à chaque instant et chaque seconde.

Si elle était revenue, à ce instant, dans le petit matin froid, il en était sûr, il se serait jeté à ses genoux pour la supplier d'avoir été aussi rude et aussi peu attentif à ses sentiments dont il avait pris la mesure. Si elle voulait lui donner un leçon, elle avait réussi.


— Reviens, Hélène, chuintait-il encore entre ses dents lorsqu'il remonta chercher les bêtes. reviens, Je t'en supplie, reviens-nous pour Noël.


Élia de son côté avait dû retrouver les habitudes perdues il y a quelques années. Une palanquée de canards presque gras avaient été abandonnés au départ d’Helene et elle avait dû se remettre à gaver au pied levé pour les mener jusqu'au bout.

Mais à quoi bon ? Se demandait elle parfois. Elle n’avait plus le goût à rien. Mais il fallait pourtant continuer à vivre et faire tourner l’exploitation.

Le départ inattendu de sa petite-fille lui avait mis un sacré coup sur la tête. Elle ressentait une hébétude comme jamais. Sonnée !

Bien sûr elle s’était agacée lorsqu’elle avait découvert la vérité, bien sûr elle aurait préféré qu’Hélène aimât sans s’amouracher. Mais au fond d’elle même elle devait bien reconnaître que lorsque sa propre famille avait renâclé à la voir fiancée à Léonce, elle aurait été elle-aussi capable des décisions les plus folles.

Si elle était honnête avec elle-même, jusqu’au bout, elle devait reconnaître qu'elle avait même proposé une fugue à Léonce qui, raisonnable, avait préféré se débrouiller autrement. Son sale caractère et sa force de conviction avaient fait le reste. Mais une fugue, elle reconnaissait bien dans la décision d’Hélène sa propre fougue.


Ainsi, sans que rien de nouveau ne survint, au grand dam de tous et de chacun, Noël arriva. Jamais il n’eut un pareil goût de cendres, une amertume que même les années où le vin n’était que piquette, nul ne connaissait.

Pour le petit Henri qui voyait avec bonheur ses cinq ans s’approcher ainsi que la perspective d’un petit frère ou d’une petite sœur, les Bourrel s’évertuèrent à faire un repas amélioré avec notamment une salade d'oranges au vin blanc. Et la joie provoquée par les maigres présents que reçut l’enfant suffit pourtant à redonner l’esquisse d’un sourire à tous, l’ombre d’un instant. Même si, dans toutes les têtes, l'absence plânait.

Pour ne pas que Florac parlât davantage, les Bourrel se rendirent à la messe de minuit. Au moment de la distribution des pains bénis, à la sortie, sous le porche mal éclairé de l’église, on félicita Solange pour sa bonne mine et sa grossesse avancée. La pâle jeune femme affichait pourtant un air bien las. Ses cernes trahissaient sa fatigue mais elle avait vécu un tel malheur quelques années plus tôt que tous voulaient la voir heureuse désormais.

Et lorsque quelques curieux s’étonnèrent de l’absence d’Helene, Germain expliqua malhabilement -il avait horreur du mensonge - qu’elle était restée à la borde pour veiller sur Juliette, son arrière-grand-mère. Il n’était pas fier de cet arrangement avec la vérité. Mais s’ils avaient su, qu’eussent-ils dit ?


Une lueur dans la nuit de la borde apparut au lendemain de Noël. La motocyclette de Fernand entra dans la cour en milieu de matinée. La pluie battante avait retenu les Bourrel dans la cuisine et à la faveur d'une éclaircie, alors qu'ils allaient reprendre leurs activités, on entendit le moteur vrombissant stopper devant l'étable.

Fernand fut accueilli avec la chaleur habituelle que provoquait son apparition. Germain lui servit un verre de vin. De la cheminée, pour respecter la tradition, dépassait un long tronçon d'ormeau que Juliette le jour de Noël avait béni avec de l'eau bénite à Pâques. La longue bûche devait brûler jusqu'à l'an nouveau sans s'éteindre. Pour le bonheur et la prospérité de tous. Elle fut soignée cette année-là avec encore plus de ferveur qu'à l'ordinaire.


Fernand s'installa, porteur, d'une nouvelle mais il était perceptible qu'il cherchait ses mots davantage qu'à l'ordinaire. Il prit un long temps pour les trouver alors que tous étaient autour de la table. Près du feu, Henri jouait avec une petite charrette de bois confectionnée pour lui par Léonce. Il la chargeait de cocarilhs, la déplaçait et la déchargeait quelques centimètres plus loin. Les deux boeufs miniatures harnachés de leur joug et taillés dans du bois clair demeuraient impassibles.


Fernand se racla la gorge :


— Je ne voudrais qu'ici personne s'emballe. Mais... j'ai peut-être une petite piste pour Hélène et son coquin. Je précise que je ne suis sûr de rien et qu'il va falloir vérifier, être prudents...


Tous les yeux s'étaient écarquillés, avides soudain de connaître le nouvel élément porté par Fernand.


— Je reviens du marché de Villefranche. J'y ai rencontré André, mon ami l'éclusier. Il m'a raconté une drôle d'histoire qui m' a tout de suite fait penser à vos fugueurs...


A suivre...


Rendez-vous la semaine prochaine pour le vingt-septième épisode de cette saison 2, intitulé "Enquête au Canal du Midi"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog


Grand merci à Berthe Tissinier pour la photo d'illustration.

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