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S2 - Chapitre 22 - Les tourments des labours

Dernière mise à jour : oct. 7

De l’échappement du CD18 McCormick, se dégageaient les volutes lourdes d’une fumée noire et malodorante. Elles se dissipaient rapidement, écrasées par le ciel bas de décembre. Pourtant elles ne parvenaient pas à estomper le parfum qui s’élevait des sillons que traçaient les socs luisants. Cette fragrance d'un automne agonisant portait un mélange subtil de terre humide, de mousses, de lichens et de moisissures légères, de végétaux dégradés et de ce qu’on nommerait plus tard pétrichor. La charrue dessinait dans la terre claire de larges bandeaux sombres que venaient fouiller de leurs becs curieux des oiseaux affamés. Grives et corneilles s'invitaient à ce festin inattendu.

Gabriel n'était pas le seul à labourer. Aux flancs des coteaux, qui avec les boeufs qui avec le tracteur, les paysans lauragais profitaient de la clémence de ces jours de décembre pour préparer les terres de maïs, celles pour les semis de céréales de printemps ou pour labourer entre les rangées de vignes. Après des pluies assez conséquentes au cours des premières semaines du mois, les champs se prêtaient mieux désormais à ces ultimes travaux aratoires de l'année.


Gabriel se retournait régulièrement sur son sillon pour s'assurer du travail bien fait et de la rectitudes des tracés. Mais son esprit, lui, divaguait un peu dans tous les sens faisant des zigzags incontrôlables depuis la veille.


Quand Louise l'avait laissé, la veille au soir, lui faisant promettre de n'avoir aucune initiative malheureuse, il l'avait regardée aller vers la Borde Perdue où on lui rapporta qu'elle s'était enquise de la santé de chacun. Il l'aperçut, repartant, alors qu'elle croisait Hélène qui rentrait de ses tâches au poulailler et avoir un court dialogue avec elle. Il ignorait ce qu'avait bien pu être le sujet de leur propos. Mais cet échange avait été trop bref pour que Louise pût aborder l'épineuse question de sa relation avec Marcel. Avaient-elles décidé d'en reparler plus tard au calme ? Ou bien Louise n'avait-elle pas osé évoquer cette affaire à cause de sa pudeur naturelle ?


Il avait confiance en sa tante mais l'urgence que nécessitait le traitement de cette situation le tourmentait. Il réfutait, lorsqu'il y repensait, les arguments de Louise. Non, il ne se comportait pas en propriétaire de la vie de sa soeur jumelle mais seulement en légitime protecteur. Elle se mettait en danger, il était naturel qu'il fît rempart quoiqu'en pensât leur tante.

Bien-sûr, la veille au soir, lors du repas familial, il s'était fait une violence particulière pour ne pas faire montre de son hostilité envers Marcel. Gabriel sentait pourtant sourdre en lui des pulsions d'une violence qu'il ne se connaissait pas. Ce secret nouveau le dévastait intérieurement et cet état ne pourrait durer bien longtemps, de cela au moins il était sûr.


Il trouvait en outre sa loyauté envers sa famille mise à mal par cette dissimulation. Germain, son père, le tiendrait pour complice si un jour la vérité se faisait jour - et ce serait le cas à n'en pas douter - et il le lui reprocherait sans doute vertement. S'il en avait le temps... Il semblait tellement préoccupé par la mélancolie débordante de Solange qu'il paraissait ne plus rien voir de ce qui se jouait autour de lui. Gabriel en était désolé. Ses grands-parents feraient des histoires à n'en pas finir à coup sûr. Mieux valait probablement mettre les pieds dans le plat avant que de cette historiette ne naquisse un véritable drame.


Mais comment s'y prendre ? Malgré la discussion avec Louise, il était convaincu qu'il avait un rôle à jouer toutefois il n'entrevoyait pas la bonne façon de s'y prendre.


— Je ne sais pas comment je vais faire, murmurait-il entre ses dents à intervalles réguliers.


Mais nul ne pouvait l'entendre, pas même lui car le moteur du CD 18 rugissait si fort qu'il monopolisait toutes les facultés de ses tympans.




Elia, ce lundi matin-là, était partie tôt attendre le bus au bord de la route avec trois grosses panières pour se rendre au marché à la volaille de Castelnaudary, près de la rue du clocher. Léonce avait rejoint ses vignes avec une paire de boeufs et l'araire. Aussi avait-il été décidé qu'Hélène mettrait l'ail en terre au potager. Décidément, on n'était pas très en avance cette année.

Les plantules de fèves ornaient maintenant les rangées nettes. Le froid n'ayant pas été vif, elles avaient germé rapidement.


— Elles ne se sont pas arrêtées dans la terre ! avait commenté Léonce satisfait.


Les oignons blancs et les choux encore timides dessinaient de leurs verts nuancés des lignes tracées au cordeau. Léonce ne plaisantait ni a avec le vin ni avec le potager.

il en serait de même pour l'ail et n'ayant - comme tous ceux qui l'ont perdue - qu'une confiance limitée en la jeunesse, il était venu placer les ficelles tendues la veille afin d'éviter aux sillons d'Hélène tout soupçon de forme sinusoïdale..


— Tu feras attention avec le fossor hein ? Bien droites les lignes, suis bien les cordes ma pichona ! avis-il recommandé au moins mille fois.


Hélène, munie de son outil, avait d'abord déballé son trésor de grains blancs contenus dans un petit sac de jute.

Elle aurait aimé que Marcel fût à ses côtés pour l'aider, à peine l'avait-elle quitté qu'elle se languissait déjà de lui. Mais il n'y avait rien eu à faire, Germain n'avait pas cédé, Marcel devait curer l'étable*.


— Pour l'ail, tu auras vite fait même si tu es seule, avait-il insisté.


A regrets, Hélène avait cédé, n'osant pas insister davantage pour ne pas éveiller les soupçons.

Car la jeune fille le pensait bien enfoui son doux secret. Elle le croyait en sécurité entre leurs seules quatre mains. Mais elle n'avait pas mesuré ce qu'il fallait de prudence et de vigilance, de précautions et de murmures pour le protéger. Le préserver nécessitait de ne pas baisser la garde un seul instant mais le tourbillon des sentiments, l'engouement qu'il suscitait, le coeur qu'il chavirait constituaient autant de raisons qui poussaient parfois à l'inconséquence.


Elle entreprit son travail de semis avec du coeur à l'ouvrage mais ses digressions intérieures l'interrompaient souvent. Elle ne pensait qu'à lui. Elle retournait la situation en sa faveur, se félicitant au fond d'elle d'avoir remarqué que le manque de lui - qui la faisait souffrir presque physiquement - soulignait avantageusement la force de leurs sentiments. Car elle ne doutait pas qu'il en fût de même pour Marcel. Elle avait déjà identifié cette sensation lorsque ses tâches l'appelaient ailleurs ou lorsque, sur son temps libre, il faisait parfois de longues balades solitaires dans la campagne lauragaise. Lorsqu'elles le retenaient loin d'elle plusieurs heures, le manque brûlait sa poitrine et ses yeux s'impatientaient de le revoir.


Elle réalisait qu'elle était prise entre deux feux : celui d'une liberté folle exacerbée par la fougue qui l'habitait et l'impression d'être piégée au sein de la borde à devoir taire ce qu'elle aurait aimé crier. Mais pour l'heure, il en était ainsi. Il fallait patienter. Et Marcel le lui répétait souvent : ils trouveraient bien une solution. La saveur de ces promesses était indicible aussi, pour le moment, il convenait de rester prudents et discrets.


La discrétion... Ce lundi matin-là, lorsque Louise conduisit Miette et Virgile à l'école.elle osa à peine adresser un regard à l'instituteur qui les accueillait au portail.


— Bonjour mademoiselle Malacan, lui dit-il pourtant avec un air malicieux trahissant une complicité nouvelle.


Elle lui rendit ses salutations dans un sourire gêné avant de s'éloigner rapidement. Il n'était pas aisé de trouver une contenance face à cette situation inattendue. Louise en rentrant à Montplaisir la veille, après sa visite à la Borde Perdue, avait été heureuse de retrouver les enfants. Miette lui avait réservé un accueil festif, presque bouleversée de la retrouver.


— Tu m'as manqué, Louise. C'était un bien long dimanche, lui avait-elle affirmé du haut de ses six ans.


Louis pensait plutôt que ce dimanche avait été rempli d'inattendu. Les instants privilégiés vécus auprès de Paul Clavel avaient été un peu ternis par l'état dans lequel elle avait trouvé les Bourrel. L'émotion vive de Gabriel, l'abandon résigné de Solange, l'inquiétude de Germain, la préoccupation affichée d'Elia et Léonce et le mutisme de Juliette lui portaient souci. Des mois et des mois que plus rien ne tournait rond à la métairie, elle en tirait de la culpabilité. Ne les avait-elle pas abandonnés lâchement ? N'avait-elle pas trop écouté ses propres sentiments au détriment du clan ?


Louise n'aurait plus très longtemps l'occasion de se tourmenter avec ses questionnements. Les événements qui se préparaient aller chambouler leurs destins durablement.


A suivre...


* occitanisme curar l'estable : enlever le fumier de l'étable


Rendez-vous la semaine prochaine pour le vingt-troisième épisode de cette saison 2, intitulé "Du vent dans les branches"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog


Merci à Berthe Tissinier pour la photo d'illustration.

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