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S2 - Chapitre 16 - Le secret du bois de la borde

Hélène regardait Marcel se rhabiller. Elle constatait avec délice et amusement que la froideur de novembre faisait se hérisser les poils de ses jambes musculeuses. Il remonta sa salopette, y ajusta sa liquette au niveau de la taille avant de remettre sa veste. Elle aurait voulu que cet instant durât pour l’éternité. Elle aurait voulu que le bois de la Borde Perdue les avalât afin de les garder cachés tous les deux pour toujours.

Elle avait réajusté sa jupe. D’un geste qui émut la jeune fille, Marcel ôta quelques brindilles de ses cheveux longs, un brin de mousse. Il souriait. Ce qui venait de se passer la bouleversait. Elle sut qu’elle ne serait plus jamais la même.


— Il fait un peu froid non ? Viens te réchauffer contre moi, proposa-t-il.


Elle se laissa aller contre lui.

— Qu’est-ce qui nous arrive, Marcel ?


Il éclata d'un rire tendre mais ne répondit pas. Il savait bien, lui.

Elle tentait de retenir par les mots la magie de l’instant qu'elle sentait déjà s'évanouir. Des préoccupations nouvelles encombraient déjà son esprit. Que dirait sa tante Louise si elle savait ce qui venait de se passer ? Elle n’avait pas oublié sa mise en garde le soir du maïs. Et son frère, Gabriel ? Il ferait sans doute sa tête contrariée, celle qui oscillait entre compréhension et déception lorsqu’ils se querellaient et qui agaçait Hélène à cause de l’air supérieur qu’il prenait.

— Et maintenant ? s’interrogea-t-elle à haute voix

— Maintenant ? Chuuut… repondit-il à sa place. Toi, tu vas rentrer par le bois et si tu trouves quelques champignons tu les cueilles. Et moi je vais faire le tour par le sentier du Rioulet. J’arriverai à la borde un peu après toi par un chemin différent...




Après l’incident de la carriole, Louise tout à ses émotions et tentant de rassurer Miette et Virgile n’avait pas vu l’homme s’approcher derrière elle. Lorsqu’il l’avait félicitée pour la leçon de courage qu’elle leur avait donnée, elle avait reconnu la voix de l’instituteur, Monsieur Clavel. — C’était la moindre des choses, balbutia-t-elle, je ne supporte pas l’injustice. Et j’ai trop longtemps vécu avec eux pour savoir que les Bourrel ne sont pas des incendiaires.

— Vous m‘avez l’air d'être bouleversée, Mademoiselle Malacan.

— Un peu mais je suis surtout en colère. Pas après les enfants qui s’en sont pris à Léonce mais après tous ces couards attablés au café qui n’ont pas trouver un mot à dire pour le défendre. Simplement parce qu’il n’est pas de Florac.


Devant le désordre et la colère qui émanaient de Louise, il l’invita à reprendre ses esprits chez lui dans son appartement de fonction au dessus de la classe. Elle balbutia, tenta de refuser poliment mais il insista.


— Nous... nous sommes déjà en retard…

— Alors vous n’êtes plus à dix minutes près…


Louise était très impressionnée en grimpant le vieil escalier de bois qui tournoyait dans une cage d'escalier bien sombre après avoir traversé la vieille classe.


— Vous serez bien sages n’est-ce pas ? avait-elle murmuré à Miette et Virgile.


Ils avaient promis tacitement grâce à l’intensité de leurs regards, trop curieux d’aller chez le maître d’école.

— Ce que vous avez fait Mademoiselle Malacan est très courageux et sous-tendu par des valeurs remarquables, lui dit-il en s’affairant près d'une petite fenêtre. Voulez-vous un thé ?


Elle n’osa pas refuser ni avouer qu’elle n’en avait jamais bu de sa vie entière. L’enseignant le comprit et posant la vieille bouilloire sur la cuisinière de fonte s’empressa d’ajouter pour la mettre à l’aise :


— Je ne suis pas très coutumier de cette boisson mais ma mère m’a envoyé ce paquet et j’aime bien cette infusion… Vous me direz ce que vous en pensez…


Il servit un verre d’eau à chacun des enfants qui, comme promis, rivés à leurs chaises ne disaient mot ni ne bougeaient. Mais leurs yeux curieux balayaient tout autour d’eux s’accrochant au calendrier mural griffonné de multiples annotations, à la vieille pendule qu’ils entendaient sonner chaque heure depuis la classe. Un peu plus loin dans la pièce, ils distinguaient des rangées de livres et un bureau sur lequel étaient empilés pêle-mêle des courriers, un plumier en bois, des manuels scolaires, des journaux fatigués. Près de la fenêtre la plus grande, un vieux fauteuil élimé - sur lequel était abandonnée une vieille couverture au crochet - attendait son propriétaire pour des lectures à la lumière du jour qui s’insinuait péniblement par une huisserie trop étroite.

Une vieille patère accueillait des blouses grises, un chapeau de paille, un autre de feutre et un manteau de drap de laine noir.


L’infusion faite, monsieur Clavel avait consulté sa montre de gousset deux fois en l’extirpant de son gilet, comme il le faisait en classe pour certains exercices, il la servit dans deux tasses dont l’une sévèrement ébréchée qu’il garda pour lui. Il poussa ensuite la tasse remplie et sa soucoupe vers Louise qui le remercia.

Il s’assit en face d’elle, se racla la gorge, porta la tasse à ses lèvres mais renonça à boire d’avant la température trop élevée du breuvage.

— Je comprends votre colère, mademoiselle, mais je saurais que trop vous inciter à être indulgente avec les Floracais. — Pour quelle raison le devrais-je ? écuma-t-elle.

— Parce qu’ils ont bon cœur au fond. Meilleur qu’il n’y parait en pareilles circonstances. Ils sont seulement méfiants vis-vis de ceux qu'ils ne connaissent pas. — Vous me permettrez d’en douter, rétorqua Louise, frondeuse.

— Je ne vais pas vous dire que je n’ai pas entendu les accusations à l’encontre des vôtres ni que ce qu’on dit sur l’intégration dans les villages d’ici est faux…

— Que dit-on ? — On dit qu’on reste nouveau au village tant que trois générations d’une même famille ne sont pas allongées au cimetière


Louise pouffa cette fois et faillit renverser un peu de thé sur le sol mais elle se reprit à temps. D’ailleurs elle trouvait la boisson fumante fameuse. Monsieur Clavel sourit aussi, heureux de la voir s’illuminer l’espace de quelques secondes.

— Personne n’a bougé pour aider Léonce, je veux dire monsieur Bourrel… personne n’a démenti les accusations de ces enfants… nul n’est allé l’aider alors qu’il était en difficulté.

— Je n’en disconviens pas mais je puis aussi vous assurer que certains habitants de Florac sont capables d’une belle solidarité et j‘ai pu m’en rendre compte à plusieurs reprises. J’enseigne ici depuis cinq ans et je commence à bien les connaître. Oui, ils se méfient des nouveaux venus. Moi-même j’ai été scruté, épié, jaugé durant au moins deux ans à mon arrivée puis j’ai senti la confiance qui s’installait enfin… Quand le toit de ce bâtiment a été abîmé par de violentes bourrasques, il y a un an et demi, ils se sont tous mobilisés pour réparer la charpente, remettre les tuiles, effacer les dégâts annexes… Ayez confiance…


Le moue de Louise lui montra qu’elle n’était pas convaincue.


— Vous n’aimez pas le thé ? s’amusa-t-il

— Oh si ! répondit Louise avec un peu trop d’enthousiasme.


Elle en rougit l'instant d’après.


— Quoiqu’il vous arrive mademoiselle Malacan, n’hésitez pas à me solliciter, je vous aiderai si je le peux. Et de bon cœur.


Elle le remercia chaleureusement avant de prendre congé.


— Allons les enfants, remerciez votre maître Pour son accueil. Nous rentrons maintenant.


Il les salua, serra la main de Louise d'une façon qu'elle jugea appuyée.


— Vous le promettez n'est-ce pas ? Si vous avez besoin d’aide…

— Promis dit-elle simplement en s’engouffrant dans la cage d’escalier à la suite des enfants…


* * *

Allongé sur le dos, il repensait à ce qu’il avait fait. Il n’éprouvait aucun regret. Mieux, il ressentait un sentiment qui se rapprochait de la fierté.. Quel bazar ces incendies avaient-ils mis dans la région ! Tout le Lauragais en bruissait.

Il ne l'avait pas vu de ses yeux mais il y avait même eu un article dans La Dépêche qui relatait les faits.

Tout le monde ne parlait plus que de cela. Partout. Aux abords des champs, lorsqu’on se rencontrait par les chemins, au village, sur le parvis de l’église, dans les échoppes, à la terrasse du café…

Les incendies de Penens étaient le sujet qu'on n’avait de cesse de traiter. Chacun avait son hypothèse sur le mobile de ces incendies, sur leur auteur aussi. Bien-sûr, il savait que ces Bourrel étaient souvent cités. Mais, se disait-il cela le couvrait encore plus et on ne fait pas d’omelette sans casser quelques œufs… Personne ne pouvait se douter de qui était le réel coupable. Il en était sûr. Per-sonne !

Sa réussite l’enivrait lorsqu’il entendait quelqu’un aborder le sujet. Il lui fallait beaucoup de maîtrise pour se retenir de crier son succès et ne pas s'exclamer : "C'est moi ! C'est moi qui ai fait ça ! Et c'est bien fait !" Non, il fallait qu’il restât prudent. Ne pas faire de faux pas. La tentation d’un troisième feu sur l'une des propriété de Belloc était grande…

Mais il voulait encore y réfléchir cependant. ne pas se décider à la hâte. Et laisser les gens parler. Encore et encore. Nul ne savait qui était réellement l’incendiaire. A part lui. Puisque c’était lui…

Ce soir-là, il s'endormit sans difficulté, comme bercé par la réussite de son entreprise malfaisante.


A suivre...


Rendez-vous la semaine prochaine pour le dix-septième épisode de cette saison 2, intitulé "Tristesse à la borde"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog





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