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S2 - Chapitre 14 - Chez le bouilleur de cru (travaux d'automne)

Dernière mise à jour : août 12

Le couvercle grisâtre du ciel bas de novembre avait été posé sur le Lauragais dès le début du mois. Le vent d'autan puis le vent de cers avaient repris leurs vieilles querelles. S'ils autorisaient parfois quelques trouées nuageuses dévoilant un soleil de lièvre*, ils en profitaient chacun à leur tour pour dépouiller le houppier des arbres. Les feuilles qui, quelques semaines auparavant rivalisaient d'ocres , de rouges et d'orangés, semblaient renoncer soudain pour tournoyer avant d'aller s'abandonner au creux des sillons et des fossés.

Depuis deux jours, Gabriel et Germain avaient commencé à couper ce qu'ils appelaient les tronçons. Ces jambes de maïs étaient sectionnées les unes après les autres, à la base avant d'être installées sur des charrettes qu'on rapportait pour stockage à la métairie. Quelques animaux en feraient leur festin. Mais il y en avait en excès, une partie des camborlas serait donc brûlée à l'extrémité du champ.

Devant l'ampleur de la tâche, à l'issue de la première matinée, ils avaient réquisitionné Marcel qui, à regrets, avait dû renoncer à aider Hélène dans ses tâches auprès des animaux. Le ramassage des betteraves qu'ils devaient effectuer tous les deux avait ainsi été reporté de quelques jours.

Cette séparation momentanée, ne dépassant pas quelques heures pourtant, constituait un véritable drame pour la jeune fille qui, si elle tentait de dissimuler ses sentiments aux yeux de sa famille, y parvenait de plus en plus mal.

Leur histoire naissante était faite de baisers furtifs au coin des hangars, de promenades dans le bois pour mieux se retrouver. Ce sentiment qu'elle n'avait jamais ressenti jusque là dévastait tout sur son passage tel une vague. Elle avait parfois l'impression que son coeur était trop petit pour le contenir comme si un trop-plein eût été nécessaire pour l'endiguer. Elle aimait chaque instant qu'elle partageait avec lui, chaque parole échangée et elle cultivait le goût pour le secret qui, pensait-elle, l'aidait à garder intacts ses émois.

Car le jeune homme faisait toute sa joie, occupait la moindre de ses pensées à chaque minute.


— Tu rêvasses encore ? la houspillait sa grand-mère de temps à autre.


La jeune fille, surprise, bredouillait.

Parfois, la place que prenait cet élan lui faisait peur. Elle brûlait d'un feu qu'elle ne connaissait pas, un enthousiasme dévorant qui ne la quittait plus. La seule ombre qui venait parfois voiler son regard était due à la perspective du départ de Marcel lorsque son contrat s'achèverait. Il n'en était pas question pour l'heure mais lorsque cela surviendrait, comment pourrait-elle y survivre ? Que ferait-elle ?





Léonce avait retrouvé un peu de sa mobilité. Enfin débarrassé de son plâtre, il reprenait doucement son activité mais claudiquait fortement. Il se trouvait ainsi limité dans ses mouvements. Une canne lui servait d'appui pour toutes les tâches qu'il tentait de réaliser. Il serrait les dents et plissait les yeux quand un effort était trop intense ou douloureux.


Il décida que son retour aux affaires serait marqué par un événement d'importance : la distillation. Une date avait été calée avec le bouilleur de cru qu'on ne connaissait pas mais que Jean Mandoul avait chaudement recommandé.


— Il te faudra être patient, lui avait-il dit. Félix est souvent très sollicité. Mais c'est le meilleur de notre secteur.

— Léonce et la patience, ça fait deux, avait commenté Elia.


Il avait haussé les épaules comme s'il trouvait cette assertion calomnieuse et totalement étrangère à lui.


On avait donc réuni ce qu'il restait de la vendange après avoir coulé le vin pour aller distiller chez le bouilleur de cru. La veille, Germain s'était rendu à la Mairie de Florac pour obtenir le laissez-passer nécessaire à la distillation.

Marcel et Gabriel chargèrent le marc, une bonbonne et des bouteilles vides ainsi que quelques bûches qui permettraient de faire monter l'alambic en température puis Léonce lança la charrette en direction de Florac. Les Mandoul lui avaient vaguement expliqué où se trouvait la maison de Félix Castelle, deux ou trois kilomètres après avoir dépassé le village.


Léonce avait glissé une bouteille de vin nouveau dans la poche de sa veste. Il connaissait les traditions. Il faudrait bien attendre un peu que l'eau-de-vie ait perlé goutte après goutte et souvent on trinquait avec ceux qui se trouvaient là pendant ce temps. Il avait aussi réuni un peu de pain, de saucisson, un oignon et quelques noix dans un torchon replié en guise de casse-croûte.


Lorsqu'il arriva près du grand hangar, deux hommes, un paquet de tabac gris à la main, appuyés contre le mur patientaient en plaisantant. Un adolescent qui les accompagnait regardaient avec curiosité le mécanisme de cuivre.

Lorsque Léonce stationna sa charrette à proximité, une autre menée par un homme d'à-peu près son âge était sur le départ. Il discutait avec un autre, nettement plus jeune, qui s'installait à ses côtés pour repartir. La conversation qu'il entendit fit frémir Léonce :


— Lui-même ! Lui-même ! C'est le nouveau métayer de Belloc qui me l'a dit. Ils en sont sûrs !

— Mais enfin, pourquoi voudrais-tu que l'ancien métayer soit allé foutre le feu à deux paillers à quelques jours de distance ? Ce serait incompréhensible !

— Pour se venger je te dis ! Si j'ai bien compris, Belloc, c'est pas un tendre hein , tout le monde le sait ! Belloc les aurait foutu dehors sans ménagement après plus de vingt ans de bail ! Et ce type, ce Bourrel, tout brave qu'il a l'air, aurait décidé de le lui faire payer... Lui... ou un des siens... il paraît que ce sont de drôles de zozos.

— tu ne les connais même pas ! Comment peux-tu dire ça ?

— oh moi, tu sais, je répète ce que disent les gens, des gens bien renseignés...

— Des gens qui sont des lengas de pelha ! Voilà tout ! Tu n'es même pas de Florac !


Léonce fut saisi d'effroi. D'abord interdit, il tenta de prendre un air naturel en fouillant dans sa musette comme s'il cherchait quelque chose. Ne surtout pas quitter la charrette dans l'espoir d'entendre la suite.


— Je ne suis pas de Florac, reprit l'autre, mais on entend parler de ces Bourrel partout. Et puis... je vais souvent au café Baptiste...

— Une référence !

— Et je peux même te dire qu'Étienne Pech le forgeron qui a marié sa fille, cette pauvresse, à ce Bourrel était escagassé de colère l'autre jour. Il a entendu sans le vouloir une conversation quand nous terminions une partie de belote. Et il n'a pas du tout aimé ce que nous disions. Il a dit que c'étaient des médisances mais qu'il se retrouvait dans une situation bien ennuyeuse. Et que s'il avait su, il n'aurait jamais donné son consentement à ce mariage mais que c'était trop tard ! Bien trop tard ! La pauvre dròlla est enceinte, tu comprends...

— Eh eh !

— Tu rifanhes du malheur des autres, toi ?

— Non je rifanhe pas du malheur des autres, je ris simplement en pensant que ça va lui rabaisser le caquet au forgeron de Florac, qu'il est orgueilleux comme un paon !

— Tu vois, tu n'es pas bien plus reluisant que moi finalement ! s'esclaffa l'autre. Allez, hue carogne !


Et l'attelage s'élança. Le coup avait été rude pour Léonce atteint dans sa fierté familiale. Une fois encore, ils étaient l'objet de conjectures farfelues, de railleries grinçantes mais, pire encore à ses yeux, Etienne Pech pour qui il avait beaucoup de considération semblait être en proie à un courroux des plus regrettables.


Léonce entreprit de descendre de la carriole avec beaucoup de difficultés. Félix Castelle vint à sa rencontre.


— Attendez Monsieur, attendez, je vous vois bien en peine, je vais vous aider.


Léonce arriva au sol tant bien que mal. L'autre interpella alors les deux hommes qui roulaient leurs cigarettes.


— Eh messieurs, s'il vous plaît un petit coup de main. Voulez vous bien décharger les comportes de notre ami mal en point ?


Ils se regardèrent comme pour s'interroger puis sans dire un mot obtempérèrent. Ils déposèrent le chargement près du hangar où l'alambic distillait l'alcool.


— C'est la première fois que j'ai le plaisir de vous accueillir ici, Monsieur. Monsieur ?


Léonce hésita. Il pensa un instant décliner une identité fantaisiste avant de renoncer.


— Je... Je m'appelle Léonce. Léonce Bourrel. Je suis de la Borde Perdue.


Comme il le craignait, le visage de Félix Castelle se referma. Il ravala illico son amabilité dégoulinante, jeta un regard entendu aux deux autres et dit simplement à Léonce :


— Ah oui, c'est vrai... C'est vous... Vous voudrez bien patienter ici que j'en aie fini avec ces messieurs. J'ai beaucoup de travail aujourd'hui.


Les deux hommes qui l'avaient entendu se présenter toisaient désormais Léonce comme s'ils eussent été en présence de John Dillinger en personne. Aussi, il patienta de longues heures silencieusement, ce dont il n'était pas coutumier. Pour cela, il descendit tranquillement, un peu à l'écart, sa bouteille de vin nouveau. Sans la partager. Au diable la convivialité, s'était-il dit renfrogné.


Il trouva cette longue attente interminable et ces instants pénibles. Il était loin des se douter q ue d'autres suivraient bientôt. Car, lorsqu'au retour, il retraversa Florac avec son eau-de-vie et sa carriole, survint un incident...


A suivre...


Rendez-vous la semaine prochaine pour le quinzième épisode de cette saison 2, intitulé "L'incident de la carriole"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog


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