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S2 - Chapitre 10 - La récolte de maïs

Du champ de maïs en pente douce, accroché mollement au coteau lauragais, s'élevait de temps en temps un épi poursuivant une trajectoire arrondie avant de retomber, il était aussitôt suivi d'un rire tonitruant.

L'épi ratait parfois sa cible mais, de temps à autre, atterrissait bel et bien sur le béret d'Edmond.


— Et une cabosse sur la caboche ! beuglait alors un Anselme rigolard ettriomphant.


S'ensuivait une course folle dans les rangées que les pieds de maïs commentaient de leurs murmures de feuilles sèches. Immanquablement, Edmond rattrapait son agresseur et le plaquait au sol pour lui donner un semblant de correction. De là, où elle était, Louise ne voyait alors que la cime des cannes de maïs s'agiter au gré de leurs mouvements.


— Allez-vous enfin cesser les garçons ? tonna-t-elle faussement en colère à la troisième attaque. Nous n'aurons jamais terminé. Récupérez vos paniers et remettez vous à l'ouvrage. Dans moins d'une heure je dois aller chercher les enfants à l'école.

— Et saluer ainsi Monsieur Clavel, l'instituteur...

— Anselme ! Edmond a bien fait de te rattraper, il m'a vengée par anticipation pour cette vilaine insinuation.

— Il est aimable non ce Monsieur ? Vous échangez souvent, je crois ? reprit Edmond, taquin, à la volée.

— On parle de Vir-gile ! s'exclama-t-elle avec de gros yeux

— Seulement ?

— Reprenez votre travail ! Mais avant, allez donc vider mon panier dans la sache ! IL est déjà bien lourd. Ce sera votre punition pour ces réflexions déplacées !


Ils s'exécutèrent en s'esclaffant. Louise souriait en les regardant s'éloigner. Elle leur savait gré d'être toujours prompts à la joie, de tirer de chaque situation du quotidien un prétexte pour s'amuser. A Montplaisir, le quotidien avait été alourdi par la mort de Jeanne, la présence de ces deux hommes ramenait un peu de lumière et de vie. Ils savaient avec leurs facéties remettre des sourires sur les visages des enfants. Miette et Virgile s'illuminaient. Angelin leur en était reconnaissant lui-aussi. Il les aurait cependant aimés un peu plus investis dans leur travail que dans l'humour, un peu plus organisés aussi. Ces deux garçons s'éparpillaient beaucoup, changeaient soudain d'activité "parce qu'ils en avaient discuté".


— C'est avec moi qu'il faut en discuter rappelait régulièrement leur patron mais rien n'y faisait.

Où était l'un, on trouvait l'autre. Et même lorsqu'ils avaient quelques heures de liberté, ils allaient à la pêche ou poser quelques collets dans la campagne environnante.


Le champ de maïs était vaste et, après avoir rendu son panier à Louise, ils reprirent leur besogne. Chacun était équipé d'un punto, pointe de fer qui permettait d'ouvrir en deux l'enveloppe de l'épi. Puis d'un coup sec, il tirait vers le bas pour le séparer de la canne avant de le jeter dans le panier.


Anselme - qui n'était pas le plus vaillant - soufflait déjà à la perspective de ce qu'il restait à faire pour terminer la récolte. Charger les lourds sacs, les décharger, passer des veillées entières à descolefar* puis, les épis nus, les stocker dans le crib, cet immense monument de grillage et de bois qui permettait un séchage en plein vent.

Il faudrait ensuite débarrasser le champ des cambòrlas** après les avoir sectionnées à la faucille, en stocker quelques-unes pour les bovins et brûler l'excédent entassé en bordure du champ.


— On y arrivera Anselme ! l'encourageait Louise, rieuse

— Il faudra bien, soupirait-il en lançant une nouvelle cabosse en direction de son comparse.

— Encore raté !





La fourgonnette de la gendarmerie s'était garée près du hangar où Elia, Hélène et Marcel triaient les sacs de jute en vue de la récolte du maïs. C'était leur troisième visite à la Borde Perdue en une année. Elia reconnut aussitôt les deux gendarmes qui s'étaient présentés quelques mois plus tôt pour le cambriolage qui avait eu lieu chez Belloc***.


Léonce, appuyé au mur, tenta un :


— J'y vais !

— Toi, tu restes là ! le coupa Elia dans son élan, je m'en charge. On n'a pas besoin d'ennuis supplémentaires. Et d'abord tu ne peux même pas marcher !


Elle essuya ses mains à son tablier et partit à la rencontre des deux militaires qui descendaient de leur véhicule.


— Bonjour messieurs les gendarmes, les salua-t-elle.

— Bonjour madame ! lui retourna le plus grand, un moustachu avec le visage en couteau.

— J'imagine que vous savez ce qui nous amène ici, embraya celui, plus petit, à la figure en poire.

— Pas du tout, mentit-elle.


A ce moment précis, Léonce, depuis le hangar, jugea utile de beugler :


— C'est pas nous, on a rien fait ! Laissez-nous tranquilles !


Le gendarme reprit donc :


— Vous voyez, chère Madame, que si vous n'en avez aucune idée, certains dans votre maisonnée en ont une intuition !


Elle se pinça les lèvres et maudit intérieurement Léonce de son intervention qui survenait inopinément aussi déplacée qu'un rot dans une cérémonie de mariage.


— Pouvons-nous échanger quelques instants ?

— Nous sommes très occupés comme vous pouvez le voir... mais prenons quelques instants, consentit-elle.

— Réunissez votre famille et entrons.

— Mon fils et mon petit-fils sont au champ et je ne peux...

— Nous ferons avec ceux qui sont là, dans un premier temps...

— Hélène, Léonce ! Ils veulent nous voir dans la cuisine...

— Et ce jeune homme ? interrogea le grand au visage de canif barré par des moustaches lustrées en désignant Marcel.

— Il n'est pas de la famille, c'est notre brassier, il est là depuis une semaine.

— Entendu...


Hélène donna le bras à son grand père claudiquant et tous se dirigèrent vers l'intérieur de la borde. La vieille Juliette, vêtue de noir, y était assise, silencieuse au coin du feu.

Ils la saluèrent puis tous s'installèrent autour de la table, les gendarmes d'un côté, Elia, Hélène et Léonce - à grand peine - de l'autre.


— Je vous disais donc, reprit le plus petit d'un air sévère, que vous deviez vous douter de la raison qui motive votre visite.

— La dernière fois, attaqua Elia bille en tête, vous étiez venus nous faire part d'accusations...

— Non Madame, d'interrogations voire la limite d'éventuels doutes, la corrigea-t-il.

— Admettons. Appelez ça comme vous voudrez. ... d'éventuels doutes donc nous concernant au sujet du cambriolage qui a eu lieu chez Belloc. J'imagine, qu'aujourd'hui, vous venez nous mettre sur le dos cette histoire de double incendie... Cela ferait tellement plaisir à Monsieur Belloc...

— Madame, vous ne devriez pas voir les choses de cette manière, se rengorgea-t-il. Nous menons une enquête et nous essayons d'entendre tous les éventuels protagonistes de cette affaire.

— Et vous vous êtes dit que de pauvres métayers comme nous ferions des coupables parfaits. Ce qui, en plus, ferait un grand plaisir à Monsieur Belloc qui, comme vous ne l'ignorez pas, ne nous porte pas exactement dans son coeur.


L'homme l'autre côté de la table prit une profonde inspiration. On voyait qu'il faisait un effort pour se contenir. Il profita de ce moment pour extirper un carnet et un crayon de sa poche.


— Madame, reprit-il enfin, vous ne devriez pas envisager les choses ainsi. Nous n'avons rien dit de tel. Cela pourrait desservir les vôtres...

Mameta voulait seulement dire... tenta Hélène pour s'interposer.

— Vous aurez la parole à votre tour, jeune fille mais ce n'est pas le moment ! la coupa-t-il sèchement. Nous allons relever vos identités pour commencer.


Ce qu'ils firent. S'enclencha alors un questionnement précis sur les événements familiaux éventuels et la présence des uns et des autres sous le toit de la borde au cours des nuits où les deux. incendies s'étaient déclenchés.


— Mais bien-sûr que tout le monde était ici ! Notre travail est harassant ! Nous dormions tous du sommeil du juste. Où voulez-vous nous soyons ?? s'emporta Elia

— Madame, je vous demanderai de baisser d'un ton, dit le gendarme, sortant soudain de ses gonds.


Léonce s'agaça à son tour :


— Vous voulez peut-être que ce soit moi qui aie mis le feu à ces. bordes en me traînant jusqu'à ces hangars avec mon plâtre ? Ou ma mère ici présente et tellement âgée ? Cela vous arrangerait hein ?

— Si vous ne changez pas d'attitude, nous allons terminer ces échanges à la gendarmerie ! Est-ce que c'est ce que vous souhaitez ? hurla-t-il soudain en se levant et en s'appuyant de ses deux larges mains sur la table massive.

— Arrêtez ! Arrêtez s'il vous plaît ! s'exclama Hélène.


La jeune fille, paniquée par la situation, était en larmes. L'homme se radoucit.


— Nous allons en rester là pour aujourd'hui. Mais nous reviendrons rapidement pour interroger aussi Germain et Gabriel Bourrel. Disons... demain en fin d'après-midi. Je vous saurais gré d'avoir recouvré votre calme afin que nous puissions avoir une discussion plus posée. Est-ce bien clair ?


Au dessus de ses bésicles, on ne distinguait plus que l'immense barre froncée de ses sourcils broussailleux qui en d'autres circonstances aurait créé un amusant parallèle avec la moustache de son subordonné.

Elia et Léonce ne répondirent pas. Les deux hommes sortirent. Bouleversée par l'émotion, Hélène courut au dehors pour dissimuler ses larmes. Elle bouscula Marcel qui attendait sur le pas de la porte et s'enfuit en direction du bois.


— Hélène ! Hélène ! Que se passe-t-il ? Hélène ! Attends-moi !


Et il s'élança à la poursuite de la jeune fille.


A suivre...


* dépouiller

** jambes ou cannes

*** voir saison 1 chapitre 9 : https://www.bordeperdue.fr/post/chapitre-9-agitation-à-la-borde


Rendez-vous la semaine prochaine pour le onzième épisode de cette saison 2, intitulé "Louise, à bicyclette "


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog


Un grand merci à Berthe pour la photo d'illustration.

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