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S2 - Chapitre 1 - Un mariage en Lauragais

Mis à jour : mai 17

Le vin commençait à lui monter à la tête et c'était bien ce qu'elle voulait. Louise sentait déjà les premiers effets de l'alcool, un verre de vin blanc à peine bu, Elle ne trouvait pourtant pas cet état agréable, sa bouche un peu pâteuse, cette sensation nauséeuse de tête qui tourne, sa vue qui se troublait légèrement, les conversations autour d'elle qui se dissolvaient à ses tympans, ses jambes chancelantes... Elle n'était pas habituée à se sentir ainsi coupée du monde. Mais cet éloignement chimique de ce lieu bruyant était bien ce à quoi elle aspirait et rien d'autre.

Il fallait cependant qu'elle contrôlât son ivresse : juste assez pour se détendre mais pas trop pour ne pas qu'autour d'elle on la remarquât. Même si, le vin blanc avait déjà eu un effet global sur le reste de l'assistance. Le brouhaha s'était amplifié, les rires, à intervalles réguliers, s'élevaient en trilles vers les poutres du vieil hangar.

Ce samedi de septembre, on célébrait à la Borde Perdue les noces de Solange et Germain. Un peu plus tôt dans la matinée, à la mairie de Florac puis à l'église, ils avaient échangé leurs consentements.


Dans la foule modeste, il y eut bien une ou deux langues de vipères pour se pousser du coude et murmurer dans la travée :


— Maridat le dissate plorarà son acte...*


Mais les Floracais étaient plutôt heureux dans l'ensemble de voir réunis les deux veufs esseulés.


Les choses s'étaient précipitées, quelques semaines auparavant, à l'annonce que la jeune femme avait faite à Germain. Un bébé allait venir. Le mariage avait donc été décidé et préparé, un peu à la hâte ; il fallait qu'il se tînt avant les vendanges qui mobiliseraient toute la famille, beaucoup de temps et de travail et alors que les labours pour le maïs étaient bien avancés. Solange pouvait encore dissimuler son ventre qui s'arrondissait chaque semaine un peu plus.

Une bonne partie du hangar avait donc était vidée de la paille qu'on avait stockée à proximité en un pailler quelque peu approximatif. L'édifice provisoire avait de vagues airs de ruines de château cathare.


— Ce pailler tout de traviole, ça me fait honte, répétait Elia dès qu'elle passait à proximité. Que vont dire les invités ?


Léonce avait balayé précautionneusement le sol du hangar des jours durant.


— Tu fais ça trop tôt ! Le vent va le remplir de feuilles et de brindilles dès demain ! lui répétait sa femme sans le convaincre. Aussi renouvelait-il sa tâche chaque jour ou presque dans la perspective de l'événement.

Mais il était comme ça Léonce : préparer le rassurait.


Il avait sorti et mis à tremper pour la rendre étanche une comporte qui servirait certes pour les vendanges imminentes mais surtout de lave-mains le jour dit puis, avec la vieille charrette, s'en était allé récupérer tables, tréteaux et chaises chez les Mandoul de Borde Basse. Ils n'avaient toujours pas digéré l'arrivée du tracteur chez les Bourrel mais s'efforçaient de faire bonne figure. Ils avaient félicité presque chaleureusement Elia et Léonce en tant que parents du futur époux. Le reste du mobilier était prêté par Fernand et Nine, amis de toujours, à la fidélité sans faille.


Aussi ce samedi de fête la longue tablée accueillait-elle près de soixante convives. Etienne Pech, personnage en vue au village en tant que forgeron, avait trouvé là l'occasion de rendre quelques in vitations, les Bourrel plus modestement n'avaient réuni que des très proches dont Louise.

Elle n'avait su comment refuser de se rendre à ce mariage pas plus que Germain ne trouva de prétexte pour ne pas l'inviter. Tous deux savaient qu'elle serait au supplice. Elle le fût bel et bien. Mais il avait été trouvé un entre-deux qui lui permettait de sortir de table régulièrement. Elle avait d'abord proposé d'être en cuisine ou éventuellement au service, histoire de donner un coup de main, ce que Germain refusa tout net. Il accepta cependant qu'elle jetât des coups d'oeil réguliers à la façon dont les choses se déroulaient en cuisine, perspective qui, en même temps, rassurait Elia.


On l'avait placée à côté d'un cousin des Pech dont elle ne retint même pas le prénom. Il le lui avait glissé en s'installant à table mais Louise ne s'en souvenait pas. Eugène ? Etienne peut-être ? Rien à faire, cela ne lui revenait pas et il eût été déplacé de de la demander à nouveau. Le jeune homme à la face maigre et allongée plantée d'un nez busqué avait pour l'occasion taillé sa moustache avec soin. Un ou deux coups de ciseaux malheureux étaient cependant venus en déséquilibrer la symétrie lui donnant un air cocasse. Célibataire maladroit, il avait une conversation d'un ennui mortifère. Sa tâche balbutiante était rendue encore plus délicate par les interruptions multiples dues aux allées et venues de Louise en direction de la cuisine. Il s'agissait plus de tromper son embarras et de soustraire à son regard les deux nouveaux mariés qu'une réelle préoccupation.

La cuisine avait été confiée à Mariette Béziat, une cousine par alliance d'Elia, dont les banquets et repas étaient l'une des principales activités. Son savoir-faire n'avait besoin d'aucun contrôle, elle pouvait détecter un ingrédient oublié dans une préparation rien qu'au fumet, en entrant dans une pièce. La gastronomie lauragaise n'avait aucun secret pour elle. Et son cassoulet laissait des souvenirs gustatifs impérissables dont les chanceux qui l'avaient dégusté parlaient encore des années après. Elle avait une touche personnelle qui faisait la différence. Mais elle ne délivrait son secret à personne et avait même promis de l'emporter outre-tombe.


— Les anges auront bien de la chance ! se moquait souvent Léonce.


Aussi, Louise, lorsqu'elle paraissait dans la cuisine, se contentait de demander :


— Mariette ? Toujours pas besoin d'aide ?

— Non, pichona, ne t'inquiète pas. retourne profiter de ta journée... Attends, goûte la sauce et dis-moi quand même pour le sel...


Mais il n'y avait vraiment rien à redire. Tout était parfait. Comme à son habitude, Mariette avait mijoté a vista de nas des fricots aux senteurs divines.



Le temps s'était montré clément, l'épaisse couche nuageuse du matin s'était rapidement dissipée au profit d'un soleil généreux caressé cependant par quelques rafales de vent d'autan qui faisaient tourbillonner un peu de poussière sous le hangar de réception. Dans l'herbe verte, les enfants se poursuivaient déjà en riant, effrayant par leurs courses folles les dindons et les canards qui faisaient part de leur émotion à grands cris désordonnés. Le petit Henri riait aux éclats et battait des mains. Il se sentait déjà chez lui à la Borde Perdue. Solange, sa mère, la nouvelle mariée le regardait distraitement, ses yeux dans le vague.


Car Louise n'était pas la seule à essayer de dissimuler sa mine triste. Solange elle-même affichait un sourire forcé qui ne trompait personne dans l'assistance. Beaucoup mirent cela sur le compte de la douleur ravivée de son veuvage, les jours de fête réveillent parfois la mémoire des disparus, un peu douloureusement, rendant leur absence encore plus lancinante qu'à l'ordinaire. Ces secondes noces, elle les avait espérées au printemps avant de les redouter tout l'été lorsque son ventre qui s'arrondissait les avait rendues inéluctables.

Quelque chose s'était cassé lorsque cette histoire de tracteur s'était immiscée entre Germain et elle. Il avait eu beau lui expliquer que cet achat était une décision de Bacquier, son patron, elle avait vécu cela comme une sorte de trahison.

Un atroce engin du même acabit l'avait brutalement privée deux ans plus tôt du père de son fils Henri lorsqu'il s'était retourné dans un penchant. Depuis, elle en avait nourri une détestation absolue de ces machines de l'enfer. Elle détournait systématiquement ses yeux lorsqu'elle en croisait un et leur ronflement mécanique la faisait tressaillir.

Germain n'avait eu de cesse de la rassurer, l'assurant de sa plus grande prudence, faisant preuve de mille attentions, lui promettant une belle vie à la Borde Perdue. Elle se montrait sensible à sa prévenance, se répétait qu'il était un homme des plus doux, qu'il serait un père parfait pour l'enfant à venir, un beau-père idéal pour Henri ; malgré ses efforts, elle ne parvint pas à restaurer ses sentiments si brutalement malmenés. Elle s'en était d'abord sentie coupable avant d'être agacée par la présence même de Germain et sa trop délicate bienveillance.


Pour ces noces particulières, unissant les deux veufs, il avait été décidé qu'on ne danserait pas pour respecter la mémoire des défunts. Quelques bouquets de timides fleurs de saison mélangées à des graminées venaient égayer le décor de points de couleur disparates et deux ou trois draps tendus sur des balles de paille complétaient le cadre.

Mais dans l'assistance préoccupée par les agapes, peu les remarquèrent. Sur la table, se succédèrent soupes, légumes du potager, charcuterie de la maison, volailles luisantes arrosées et la pièce montée qu'on avait faite confectionner par le boulanger de Florac patientait dans une pièce au frais.


Louise s'émut de voir Hélène et Gabriel jouer avec le petit Henri. L'enfant se jetait dans les jambes tantôt de l'un tantôt de l'autre pour les déséquilibrer, manquait tomber, roulait dans l'herbe en riant aux larmes. Une réelle complicité semblait se nouer entre eux. Sous les yeux de Louise, se recomposait une cellule familiale autour de Solange et Germain et cette perspective lui faisait chaud au coeur. Elle aimait tellement les jumeaux.


— Ma pauvre Louise, lui répétait Fernand chaque fois qu'il la croisait en lui mettant une main presque paternelle sur l'épaule.


Ce geste amical ne l'aidait guère et l'enfonçait chaque fois un peu plus dans le sol.


On ne dansa pas, certes, mais il y eut quelques chansons de fin de banquet un peu plus tard dans l'après-midi alors que le dessert se faisait encore attendre. Quelques-unes firent faire les gros yeux aux femmes ou provoquèrent des moues faussement réprobatrices ou agacées. Parfois, un invité se levait et allait se soulager dans le champ en contrebas et revenait après s'être lavé les mains dans la comporte mise à disposition par Léonce.

De temps à autre, Louise détournait le regard lorsque Germain enlaçait Solange qui semblait plus mal à l'aise qu'heureuse de ces élans. Louise renouait alors le fil de la conversation de son voisin de table qui, décidément, était un garçon ennuyeux à périr.


Alors que les choux trônaient enfin sur la table débarrassée, le vrombissement d'une moto interrompit un instant les conversations et le brouhaha retomba quelques secondes avant de reprendre aussitôt.. Louise reconnut aussitôt l'un des gagés de son patron Angelin Lavalette.


Elle partit à sa rencontre :


— Edmond ? Mais qu'est-ce que tu fais là ?

— Monsieur Angelin voudrait savoir si tu peux rentrer avec moi à Montplaisir, Louise... C'est grave... Très grave...

— Qu'est-ce qu'il ... Un instant, s'il te plaît...


Louise revint vers le hangar, chuchota quelques mots à l'oreille de Germain, salua hâtivement Elia, Léonce et Juliette surpris d'un départ aussi anticipé, embrassa longuement Hélène et Gabriel.


— Mais qu'est-ce qu'il y a, tantine ? demande la jeune Hélène d'un ton presque enfantin.

— Profite de la fête, je te raconterai plus tard, lui dit Louise en caressant sa joue d'un revers de main.


Après avoir jeté un dernier salut du bras aux invités, elle s'éloigna laissant son voisin de table à la moustache de guingois et au prénom inconnu, un peu dépité. Louise s'installa derrière le motard qui démarra en trombe au regard de l'urgence et l'emmena loin de la Borde Perdue...


A suivre...


* Marié le samedi, pleurera son acte

** à vue de nez


Rendez-vous la semaine prochaine pour le deuxième épisode de cette saison 2, intitulé "Des fleurs pour Jeanne"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog





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