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  • Sébastien Saffon

Chapitre 7 - Par monts et par... veau

— Cigarette ! hurla Louise en se précipitant à l'intérieur.


Dans l’étable, la vache Cigarette avait commencé le travail de vêlage. A travers la poche opaque qui se présentait, deux petits sabots jaunâtres se distinguaient déjà.


— Va chercher les hommes, toi, ordonna Elia à Hélène

— C’est trop tard, il va falloir se débrouiller, constata Louise en attachant Cigarette

— Mais où sont-ils ? demanda Elia

— Pépé Léonce est chez Pech le forgeron, Papa et Gabriel sont dans les champs.

— Va les prévenir. Mais qu’est-ce qu’ils ont fichu ? Ils ont dit de surveiller mais que ça ne serait pas avant ce soir ou cette nuit.

— Fais attention aux coups de sabots, Tante Louise ! dit Hélène avant de s’éloigner

— Ne t’en fais pas, poulette, je les ai vus faire souvent, J'ai même aidé ton père une fois ou deux… Là, Cigarette, là, tout doux, ça va aller, tu es en train de nous faire un beau petit, murmura-t-elle de sa voix la plus douce pour rassurer l'animal dont la nervosité allait croissant.

Hélène partit et courut à travers friches, champs et chemins, se désorienta et ne connaissant pas bien encore les champs de Borde Perdue eut grand peine à trouver son père.



La panique gagna un temps l’adolescente, ne sachant où donner du regard avant qu’enfin, au loin, au bas d’un vallon, presque dissimulé par les buissons de genêts qui le surplombaient, elle l’aperçût guidant l’attelage. Par bandes successives, le passage de la herse colorait d’un ton plus foncé la terre calcaire du Lauragais en faisant ressortir l’humidité. Le temps encore de le rejoindre pour l’alerter et lorsqu’ils arrivèrent dans l’étable sombre, essoufflés, un petit veau cherchait déjà son équilibre dans la litière de paille pour se jucher sur ses quatre pattes.


— Oh Louise, tu as réussi, s’exclama Germain sans chercher à dissimuler sa fierté et son enthousiasme.


Il s’agenouilla dans la paille pour commencer à examiner le nouveau-né.


— Il est beau comme tout, souffla-t-il.


La jeune femme avait su calmer les ardeurs de la vache en proie aux douleurs, accompagner la venue au monde du jeune veau, faire face à l’excitation qui gagnait les autres bêtes de l’étable de l’autre côté des bat-flanc de bois blanchi, comme toujours dans ces cas-là.

Elle leur avait parlé sans cesse, d’un ton posé. Elle avait trouvé les bons gestes pour aider la vache à expulser le veau et lui faciliter le travail.


— En même temps, ça n’était pas un vêlage compliqué, rajouta Elia rabat-joie, sinon ça aurait été une autre paire de manches. Mais bon, tout s’est bien passé et c’est tant mieux.


Elle partit rejoindre la cuisine où midi s’approchait à grands pas de secondes métalliques délivrées par la grande horloge. « Ven aqui, tu ! » lança-t-elle à Hélène pour l’entraîner dans son sillage.


Louise et Germain restèrent encore à prendre soin du petit veau qui n’avait de cesse de téter le fortifiant colostrum.


— Bravo Louise, tu t’es vraiment bien débrouillée, dit Germain en posant sa main sur son épaule sans quitter des yeux le frêle animal.


Elle était fière de sa réussite mais ne le dit pas. Elle se contenta de sourire. Elle était ainsi, Louise. Discrète à en être presque effacée, effacée à presque s’en oublier, dévouée aux autres mais nantie d'une détermination farouche et d'un solide caractère.


— Comment l'appellerons-nous ? demande Germain

— Appelons-le Robuste, peut-être que  ça lui portera bonheur, proposa Louise en souriant


Depuis son arrivée dans la vie des Bourrel, plus de dix-huit ans plus tôt, elle avait chaque jour usé de chacune de ses forces sans les ménager pour apporter sa contribution à l’exploitation familiale, à la vie de la maisonnée et faciliter le quotidien de chacun sous le toit. Elle en était peu à peu devenue un pilier. Tous le savaient, consciemment ou non, nul ne le disait bien-sûr. Les Bourrel étaient des taiseux. Pas par choix mais parce qu’on ne savait pas exprimer les sentiments ni les montrer. Et puis à quoi cela eût-il pu bien servir ? La pudeur était un rempart inhérent à la culture familiale, elle les préservait d’ailleurs de quelques crises que la promiscuité de quatre générations sous le même toit eût sans doute pu déclencher.

Le destin de Louise n’était sans doute pas de se lier à celui des Bourrel. Mais le sort capricieux en décida autrement. Un jour de grand malheur. Ce jour où les parents de Louise disparurent avec la brutalité sèche que réserve parfois le hasard. Un jour que de sa vie entière Louise ne put oublier. Le drame se noua en quelques secondes et ses yeux de toute jeune fille en furent les premiers témoins.


C’était au coeur de l’hiver 1932, Louise était une adolescente de treize ans. Aux premières lueurs du mois de janvier, l’activité dans les champs cédant le pas, Josette et Paul Malacan avaient décidé d’entreprendre la construction d’une cabane en pierre, briques et bois pour y faire chauffer l’eau lors des grandes lessives ou lorsque les canards ou le cochon étaient tués. L’emplacement avait été choisi avec soin, après moultes discussions et, avait été jugé pratique car à proximité du grand hangar où se déroulaient l’essentiel de ces événements familiaux. Le reste du temps, la cabane serait idéale pour y entreposer des outils, du bric à brac qu’on ne savait plus où ranger et qui traînait autour de la ferme  au bord des murailles.


— On n’a plus aucune place dans cette maison, aquel rambalh es pas mai possible (*), se désolait souvent Paul Malacan, son père.


Et la cabane sortit de terre en quelques jours, un peu plus vaste que prévue, grâce à des madriers de peupliers que le propriétaire, renâclant pourtant, céda tout de même après quelques hésitations et bien des palabres pour confectionner la charpente.


— Mais pourquoi donc ne prenez-vous pas ces vieux tasseaux de chêne au fond de la remise ? avait-il demandé

— Ah non, monsieur. Casse dreit, pibol couchat !

— Autrement dit ? s’était enquit Belloc peu à l’aise avec le patois

— Chêne droit, peuplier couché ! Le chêne c’est noble mais ça va bien pour les poteaux, le peuplier c’est mieux pour les poutres et les chevrons…


On ne sut jamais vraiment ce qu’il se passa ce matin de janvier. Peut-être le destin, toujours prompt à faire surgir des contre-exemples aux dictons, décida-t-il que le peuplier ne conviendrait pas cette fois ; peut-être les fondations du frêle édifice pâtirent-elles des rideaux de pluie que décembre avait accueillis, peut-être l’agencement de matériaux variés souffrit-il d’une géométrie trop approximative…


En milieu de matinée, un vacarme sourd interrompit Louise alors qu’elle nourrissait les cochons. L’effroi qu’elle ressentit à cet instant la brûla avec la même intensité chaque fois qu’elle y repensa, elle sut que sa vie ne serait plus la même au moment où le silence, lourd, s'installa.


Lorsqu’elle surgit à l’extérieur du bâtiment, en proie à une inquiétude indescriptible, elle aperçut l’amas de pierre et de bois, seul vestige après l’effondrement de la précaire construction .


Elle hurla, à s’en déchirer les poumons. « Maman ! Papa ! » Elle avait déjà compris, elle savait mais de toutes ses forces, avec une vaine énergie, elle entreprit de soulever les pierres, les planches, les madriers bien trop lourds pour elle.


« Angela, veni ! », appelait-elle en occitan.


Sa soeur, alertée par les cris, la rejoignit et pleurant déjà, tenta vainement de l’aider dans un affolement stérile.


— On ne va pas y arriver, s’interrompit rapidement Angèle, cours en Peyre, va chercher de l’aide, préviens Germain et Léonce !


Les deux métairies étaient la propriété de Belloc et les familles Bourrel et Malacan avaient l’habitude de s’entraider pour les travaux de peine, les tâches nécessitant de la main d’oeuvre, se réunissaient parfois le soir à la veillée. Une amitié en était née et un rapprochement entre Angèle et Germain s’était dessiné, presque naturellement. On avait décidé de leur mariage à l’automne suivant, avant les vendanges.


Léonce et Germain, alertés, vinrent aussi vite qu’ils le purent. Ils entreprirent de dégager blocs et planches et, au bout de quelques minutes, les corps sans vie de Josette et Paul Malacan furent extraits des décombres.


Le silence revint alors, plus épais encore qu'il ne l'avait été quelques minutes auparavant. Il écrasait au sol femmes et hommes comme une chape lourde aux épaules et empêchait toute velléité de cri, de sentiment même de désespoir. Tous ne faisaient qu'un avec le silence.


Dans les jours qui suivirent ces funestes heures, Angèle et Louise furent recueillies par les Bourrel.


Il fut ainsi convenu qu’après la noce qu'on maintint, on trouverait une situation pour  Louise malgré son jeune âge dans une grande ferme des alentours ou au service de quelque propriétaire des environs. Les Bourrel n’avaient pas les moyens de nourrir ad vitam aeternam une bouche supplémentaire.


C’était sans compter le destin qui n’avait pas encore dit son dernier mot...


A suivre...


(*) ce fouillis n'est plus possible


Rendez-vous la semaine prochaine pour le huitième épisode intitulé "De la clarté et de l'ombre"

Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site 

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