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  • Sébastien Saffon

Chapitre 5 - La Borde de la Perdue

Mis à jour : août 24

L'eau de vie au fond des verres, Adrien Mandoul commença son histoire tandis que son fils tisonnait les braises avant de déposer une nouvelle bûche d'ormeau. Les Bourrel s'étaient un peu redressés sur leurs chaises, sentant sans doute que ce qu'allait leur raconter le vieil homme allait les mettre mal à l'aise et peut-être même les déranger. Louise qui n'était pas très sûre de vouloir en savoir plus regardait Hélène afficher un sourire trahissant sa curiosité.


Léonce avait soulevé sa casquette qu'il tenait d'une main et se grattait le sommet du crâne avec l'auriculaire. Il n'avait jamais été très à l'aise avec les histoires de rebouteux, de jeteurs de sorts qu'on aimait s'échanger en pareilles circonstances tout en en garantissant la véracité grâce à un témoin familial irréprochable.


Le vieil Adrien affichait un sourire entendu sentant avec plaisir son auditoire captif.


— C’était il y a bien longtemps, commença-t-il, la Borde Perdue s’appelait encore la Borde du bois, la borda del Bosc plus exactement. Le bois que vous connaissez était au moins deux fois plus grand. Il était réputé pour être très sombre et envahi de ronces. A l’époque...

— Quelle époque ? l’interrompit Gaston

Adrien regarda son petit-fils avec des yeux ronds d’incompréhension dans lesquels se reflétaient les flammes du foyer qui dévoraient les bûches

— De quoi, quelle époque ?

— Ben oui, pepin (*), à quelle époque cela se passait il exactement ?

— Quelle question ! Il est fort celui-là ! A l'époque je te dis. L'époque c’est l’époque. Qu’est-ce que tu veux de plus ? Et si tu m’interromps tout le temps je vais m’entortobilher (**)...

Il prit un temps pour rallumer son mégot. Gaston affichait une moue dubitative, peu convaincu, mais abandonna le combat. Il remonta une de ses mèches et croisa les bras pour écouter.

— Continue papa, proposa Jean Mandoul


Adrien reprit :

— A l'époque, la borde était travaillée par un couple qui avait une fille de dix-sept ou dix-huit ans. Il paraît qu'elle s’appelait Suzette. Une jeune fille qui aidait ses parents à la ferme autant qu'elle le pouvait. Vaillante et débrouillarde. Ils étaient comme nous, peut-être pire encore, à toujours essayer de gagner un peu plus pour mieux vivre. Vous savez ce que c’est...


Germain, Élia, Louise et Léonce acquiescèrent comme pour saluer l'évidence de ses paroles.


— Parfois s’arrêtait à la Borde un colporteur ou un camelot vantant les mérites de quelques babioles dispensables mais les pauvres gens n'avaient pas les moyens de leur acheter le moindre article. Mais ces gens avaient le sens de l’hospitalité et de l’accueil et les invitaient toujours à se réchauffer, prendre un verre de vin ou partager leur maigre repas souvent fait d'une soupe claire. Parfois on leur demandait le couchage et ils proposaient alors un coin dans la paille de l’étable ou sur la fenial (***). De braves gens, vraiment.


Il avala une gorgée de gnole, grimaça comme si elle lui arrachait le gosier. Ce rictus, à l'ombre du feu, transforma chacune de ses rides en un trait noir rectiligne zébrant son visage. Puis il sourit, satisfait :


— Y a pas à dire, elle est vraiment bonne. Je vous dirai qui est notre bouilleur de cru, je vous recommanderai auprès de lui. Sa maîtrise de l'alambic, c'est presque de l'art ! 

Mais revenons à notre histoire. De braves gens avec le sens de l'accueil. Et, vous savez comment c'est, ces choses-là se disent, se propagent dans les échanges entre voyageurs. Et bientôt les visiteurs se multiplièrent à tel point que le couple de métayers commença à en faire un petit commerce. Contre un peu d’argent, on pouvait trouver refuge pour une nuit ou deux à la Borde, le temps de régler ses affaires dans le secteur. La jeune Suzette cuisinait, dit-on, divinement bien et les repas de la Borde gagnèrent une réputation qui alla bien au delà du Lauragais.

Le petit commerce devint florissant au point qu’ils négligeaient un peu le travail de la terre. Et au bout d’un temps, ils étaient nombreux les voyageurs, les marchands à faire une halte ou même un détour pour mettre la Borde du Bois sur leur route.  Sans être fortunée, la famille fut plus à l’aise Et vous savez comment sont les gens, envieux et médisants. Les rumeurs les plus folles coururent autour de ceux de la Borde, on dit bientôt qu’ils détroussaient certains voyageurs, que Suzette et sa mère... enfin, vous me comprenez, les gens disent parfois de ces saletés qui vous retournent l'estomac... Ils les répètent tellement qu'ils les prennent ensuite pour des vérités et oublient de s'en confesser. — C’est insupportable, ce que le monde peut dire sur la vie des autres sans rien en savoir, s’indigna Élia.


Il acquiesça avant de poursuivre : 


— C'est un soir d’hiver, sombre et glacial... N'allez pas croire que j'en rajoute, hein ? Il paraît que c'était vraiment un terrible hiver comme on en connaissait.. à l'époque...


Il jeta une oeillade vers son petit-fils qui ne cilla pas à la provocation de son aïeul. Il reprit :


— C'est donc par un soir d'hiver hostile que deux hommes qu'on n'avait jamais vus à Florac ni même ailleurs dans le Lauragais demandèrent l’hospitalité en échange de quelques pièces. Ils affirmèrent faire commerce de draps et étoffes mais n'en avaient pourtant pas beaucoup avec eux, dit-on. La discussion s'installa et tous burent plus que de raison. Les métayers s'épanchèrent sans doute un peu trop sur leurs affaires florissantes. Les deux autres posèrent quelques questions habiles pour en savoir davantage sur un magot potentiel . Persuadés que le couple cachait quelque part dans la maison quelque l'argent, ils devinrent plus agressifs. Le ton monta, la situation mouillée d'alcool dégénéra. Quand la bagarre éclata, la mère de Suzette cria à la petite de s'enfuir dans le bois pour se cacher.




Léonce qui était resté silencieux jusque là intervint :


— Ça ne va pas bien se terminer, hein, Adrien ?


Le vieux fronça le nez comme pour préparer son auditoire à la tragédie puis continua :


— Ne trouvant rien dans la maison, les deux inconnus devinrent comme fous et le couple fut assassiné sans plus d‘égards au milieu de sa cuisine. On les retrouva baignant dans leur sang. Les deux hommes avaient bien-sûr filé.


Le coup fut rude dans l'auditoire. Nul ne dit mot durant de longues secondes..


— Et la petite ? s’enquit Élia au bout d'un moment.

— C’est là que l’histoire prend une drôle de tournure, poursuivit Adrien. Suzette s’enfuit dans le bois et échappa bel et bien aux deux brigands. — Je suis soulagée, dit Hélène une main sur la poitrine. Qu’est-elle devenue ?

— Personne ne l’a revue. Jamais. On dit qu’elle s’est perdue et a erré dans le bois à l'infini, pour le reste de sa vie et même au delà. Elle y serait toujours et viendrait parfois la nuit aux abords de la borde, en pleurant, à la recherche de ses parents. Elle porterait une robe blanche en lambeaux que les ronces auraient déchiquetée. C'est pour cette raison que, longtemps, on appela la métairie la Borde de la Perdue et c’est devenu au fil du temps la Borde Perdue. — Une revenante ? demanda Louise

— Oui quelque chose comme ça mais avec une silhouette de femme. Mon père pensait l'avoir aperçue courir près du bois un soir qu’il posait des collets, un peu après la guerre de 14. Il était un peu braconnier. Faut bien vivre. Elle pleurait et semblait s’enfuir comme poursuivie alors que personne n’était à ses trousses. Mais mon père, hélas, aimait un peu trop le riquiqui.

Léonce partit d’un éclat de rire un peu trop fort pour être naturel comme pour désamorcer le malaise qui s’emparait de lui.  


— Pauvre petite, s’attrista Élia, quelle histoire.  

Mameta (****), ce n’est qu’une histoire, se moqua gentiment Hélène  

— On ne manquera pas de vous dire si on la croise, s’amusa Germain. On la saluera même pour vous. D’ailleurs il commence à se faire tard, il faut rentrer.

— Quand-même Suzette, c'est un bien drôle de nom pour un fantôme... conclut Simone


La décision de Germain dissipa un peu de la lourdeur qui régnait dans l'atmosphère. On se couvrit, on ralluma les lampes et on promit de se revoir bientôt, à la Borde Perdue cette fois, dès que les semailles seraient terminées.

Louise, dans un réflexe quasi-maternel, s’assura qu'Hélène était bien couverte puis salua avec chaleur Simone. Et la lueur tremblante des lampes, s’éloigna sur le sentier. Le vent de Cers, glacial, s’était levé et mugissait dans les branches. De petits éclairs de lune sautillaient dans l'eau timide du Rioulet.


En longeant le bois pour remonter à la Borde Perdue, personne ne dit rien, préférant aiguiller la conversation vers d’autres sujets, mais tout le monde pensa à Suzette, à l'histoire terrible du vieil Adrien.


Ils furent surpris de voir encore la lumière allumée en s’approchant de la métairie.

Gabriel passa une tête pour les accueillir, le visage étrangement blême.


— Ah, c’est vous ! Vous voilà enfin !

— Que se passe-t-il ? lui demanda son père surpris, tu ne dors pas encore ? — Rien mais je suis content de vous voir.

— Comment va la vache ?

— Calme plat. Elle dort, elle.

— Tu n'as pas eu peur au moins ? insista Germain


Gabriel haussa les épaules. Ils entrèrent et tous se réchauffèrent un instant auprès des dernières braises de la cheminée après avoir jeté un oeil dans l'étable.


— Gabriel, insista Louise en lui passant une main dans les cheveux, je vois bien que tu n’es pas dans ton état normal, je te connais trop. Que se passe-t-il ?

— Rien, rien... enfin presque rien, reprit le jeune homme en s’asseyant, quelque peu livide. Ce doit être le vent qui s'est levé et souffle un peu trop fort. Mais, par trois fois dans la soirée, j’ai entendu frapper à la porte. Distinctement. Et chaque fois que je suis allé ouvrir, en me méfiant, il n’ y avait personne... Pas âme qui vive...


A suivre... 


(*) pépé

(**) m'emberlificoter

(***) fenil

(****) mémé

Rendez-vous la semaine prochaine pour le sixième épisode intitulé "Ferrer les mouches"

Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site 

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