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S1 - Chapitre 36 - Le tracteur TD 18 Mc Cormick

Dernière mise à jour : mai 8


Louise était maintenant déterminée. Son départ vers Montplaisir n’était plus qu’une question de jours et cet éloignement avec les Bourrel bien qu'il lui coûtât lui paraissait désormais inéluctable.

Son échange avec Germain aussi douloureux fût-il lorsqu’elle l’entendit exprimer avec maladresse son affection fraternelle avait été libérateur en quelque sorte. Elle avait pu parler. Les ambiguïtés étaient désormais levées, elle n’emporterait pas ce secret avec elle et, pour sa part, elle était fixée.

Restaient ses sentiments pour lui à dompter pour les rendre moins lancinants, moins présents. Pour l’heure elle n’y parvenait pas, ils poursuivaient leur cavalcade folle de son cœur à son esprit, redoublant de fougue dès que Germain paraissait.


De l’étable au potager, des foins aux champs de maïs, elle poursuivait ses efforts avec la même implication qu’au premier jour mais son esprit était déjà ailleurs. Elle n’attendait pourtant pas grand-chose de sa nouvelle métairie et de sa vie auprès d’Angelin et des siens. Tout juste un peu d’apaisement. Les derniers mois l’avaient laissée sur le flanc tant ses tourments n’avaient eu de cesse de la tarauder.


Elle n’avait pas encore réuni ses maigres affaires. Il lui faudrait bien peu de temps pour cela, Louise ne possédait pas grand-chose : quelques vêtements, un livre ou deux, trois ou quatre pauvres souvenirs des siens. Un baluchon de taille modeste y suffirait.


Elle avait cependant pris soin de parler avec Hélène et Gabriel. Ce furent des moments pénibles qui mirent les larmes aux yeux des enfants. Mais Louise sut trouver les mots. Ils n’étaient distants que de quelques kilomètres, continueraient à se voir souvent.


— En trois coups de souliers, on se rejoint, avait plaisanté tristement Louise.


Ce départ les inquiétait mais ils s’y étaient résignés. Louise se disait que la présence du petit Henri, le fils de Solange, serait une joie nouvelle qui les détournerait très vite d’un chagrin passager, celui de l’avoir vue s’éloigner.


Un matin très tôt, alors que le jour n'était pas très vieux encore, la voiture d'Irénée Villal tourna dans la cour de la Borde Perdue avant de s'arrêter près des hangars. Le grand homme maigre s'en extirpa et vissa sur sa tête son éternel chapeau comme le soleil eût été brûlant comme en milieu de journée. Il chercha Germain des yeux quelques secondes et l'aperçut au coin d'un bâtiment venant à sa rencontre.


— Germain ! C'est vous que je venais voir !

— Bonjour Monsieur Villal !

— Il faudrait que vous m'accompagniez en visite en début d'après-midi si votre emploi du temps le permet. Nous avons sans doute trouvé l'affaire que nous attendions...


Le régisseur semblait laisser le choix au métayer mais ce n'était qu'une tournure polie qui ne laissait guère d'alternative.


— L'affaire ? Interrogea Germain en faisant mine de ne pas comprendre.

— Oui, un tracteur... Il y a près de Revel un propriétaire fermier qui vend son TD 18.

— Un Mc Cormick ?

— C’est cela même. Si vous pouviez venir le voir avec moi… Il est de 1947. Quatre ans ce n’est pas si vieux pour ce type d’engins. Monsieur Bacquier est disposé à en faire l’acquisition mais il souhaite que vous le voyiez avant.

— Parfait, je serai disponible.


Il le fut. Germain eut grand peine à cacher son malaise durant les deux trajets. Il n'était pas habitué aux automobiles ni à leur vitesse. Il avait dû s'installer à leur bord en de rares occasions, peut-être deux ou trois fois dans sa vie. Aussi était-il pris d'un malaise vaguement nauséeux sans doute dû aux soubresauts ou à la vive allure et se cramponnait-il aux poignées car la survenue de chaque nouveau virage l'inquiétait.


Villal et lui ne parlèrent pas beaucoup, cela tombait bien ils n'avaient pas grand-chose à se dire et permit à Germain de se concentrer sur la route qui défilait pour garder le contrôle de son estomac et de ses angoisses.


— Cette jeune femme qui vit chez vous depuis si longtemps et souhaite maintenant s'en aller ne va-t-elle pas vous manquer ? osa cependant l'homme sec alors que la voiture enchaînait les virages en dessous de Saint-Félix-Lauragais.


Une question aussi soudaine relevant de l'intime créa chez Germain un désordre intérieur qui, un instant, lui fit presque oublier le roulis émétique du véhicule.


— Si, concéda Germain lâcher l'horizon mouvant de ses pupilles, nous y sommes tous très attachés. Louise a eu une vie compliquée et a beaucoup souffert. Elle a été très aimante pour les enfants et la voir partir est...

— Vous me pardonnerez mon pragmatisme. Vous me trouverez peut-être trop terre à terre mais ce n'était pas à cela que je pensais même si je ne doute pas de ses qualités humaines... Je pensais plutôt à l'exploitation... Votre quotidien ne va-t-il pas s'en ressentir ? J'ai l'impression qu'elle est très active...


Germain hésita.


— Si, bien-sûr... Mais la problématique pour nous ne se place pas tout à fait de ce point de vue-là. Mais si cela peut vous rassurer, mes enfants aujourd'hui sont d'ardents travailleurs et, si l'affaire de ce tracteur est conclue, je crois que nous gagnerons du temps que nous pourrons consacrer à d'autres tâches... Et puis cela est un peu de votre faute, je crois que c'est vous qui avez trouvé cette place à Louise...


Villal déglutit bruyamment.


— Que voulez-vous ? Elle a mis tant de conviction dans sa demande et les Lavalette sont dans une telle panade... Qu'est-ce qui a motivé cela ? Vous ne vous entendez pas ?


Germain se raccrocha au paysage lauragais et cette fois ne répondit pas.


La visite fut concluante et l''affaire fut bouclée dans les deux jours qui suivirent. Bientôt le TD18 à chenilles vrombirait dans la cour de la Borde Perdue. Bacquier avait cependant mis une condition à cela, une condition qui contraria beaucoup Léonce. Il faudrait se séparer illico de deux paires de bœufs pour n’en plus garder qu’une. Germain prit contact dans la foulée avec le maquignon. Les négociations seraient âpres autant avec l'acheteur qu'avec Léonce. Les prochains jours seraient probablement délicats.




La concrétisation du projet mécanique raviva chez lui le sentiment d’une culpabilité désagréable à l’égard de Solange. Il avait l’impression qu’une mâchoire d’acier se refermait sur lui tel un piège inextricable : plus le tracteur se rapprochait plus Solange s’éloignait.


S’ajoutait à cela, une sensation diffuse qui hantait son esprit depuis que Louise s’était déclarée. Il s’en voulait de n’avoir rien vu, de l’avoir fait souffrir sans le savoir. Pour chasser cette idée, il se répétait que la jeune femme s’était mise seule dans ces difficultés, que si elle le lui avait dit plutôt, il… Qu’aurait-il fait ou dit d’ailleurs si Louise lui avait fait part de son trouble ? Rien, sans doute, se répondait-il lorsqu’il était honnête avec lui-même. Se serait-il laissé aller à des sentiments réciproques ?

Louise et lui ? Quelle idée folle. Qu’auraient dit les gens face à pareille situation ? Et les enfants ? Et ses parents ? Et puis, Louise était la soeur d'Angèle, son plus grand amour. Louise l'aimait mais lui, qu’en était-il de ses sentiments réels ?


Ces questions tournoyaient dans sa tête, s’entrechoquaient et il s’agaçait de n’avoir plus de répit. Aussi ce soir-là, lorsqu'il se mit en route pour Florac, pour aller parler à Solange une énième fois, il avait décidé que ce serait la dernière fois.


On ne forçait pas la main du destin et il lui jouait des tours depuis trop longtemps. Germain avait donc décidé de renoncer, de ne plus insister. Il allait reprendre sa vie. Sans Louise puisqu'elle partait. Sans Solange puisque ses craintes était trop grandes et que depuis plus de quinze jours elle refusait de lui parler.


La soirée était douce. Il entra dans le village de Florac d'un pas ferme et décidé. Comme les autres soirs, il monta les deux marches du perron de la maison de Solange. Il plaqua sa tête contre la porte de bois.


— Solange, c'est moi...


Comme d'habitude, il n'entendait le moindre bruit derrière la porte mais, il ne savait pas pourquoi, il sentait la présence de la jeune femme de l'autre côté.


— Solange, c'est moi. Je crois que j'ai compris... Solange, je ne vais plus... Je ne sais pas comment te dire cela mais... mais c'est la dernière fois que je...


Contrairement à ses attentes, la porte s'ouvrit soudain largement ; si brutalement que Germain se retrouva la joue plaquée sur les carreaux de ciment de l'entrée. Il se releva, un peu piteux. La jeune femme se tenait devant lui. Elle affichait une mine grave. elle n'avait pas l'air particulièrement heureuse de le voir. Ni hostile d'ailleurs.


— Germain, j'ai une nouvelle à t'annoncer. Je ne sais pas comment tu vas le prendre. Entre. Il faut que nous parlions...


A suivre...


Rendez-vous la semaine prochaine pour le trente-septième épisode intitulé "L'adieu aux boeufs"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog


Un grand merci à Berthe Tissinier pour la photo d'illustration

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