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Chapitre 35 - Le petit moulin de Léonce

Les battages achevés, la Borde Perdue ne retrouva pas pour autant le calme. L’été, en grand bateleur, faisait se succéder les activités sur un rythme effréné. Jour après jour, les visages se burinaient sous le soleil, les corps s’amaigrissaient tandis que les muscles saillaient sous la peau, la tension nerveuse maintenant tous les sens en éveil, mobilisés vers les tâches exténuantes. La saison happait et projetait les uns et les autres aux quatre coins de la propriété dans une frénésie laborieuse, une besogne succédant à une autre.


Dans quelques jours, les Bourrel, à leur tour, iraient aider les Mandoul à Borde Basse pour les battages et si d’autres voisins réclamaient une aide, ils la leur apporterait.


Un orage d’une violence rare était venu perturber les fenaisons dont les coupes estivales étaient pourtant capitales. D’immenses monticules nuageux s’étaient formés au loin au-dessus de Saint-Ferréol – le pairolièr s’était exclamé Léonce - avant que Florac ne fut cernée d’une armée bruyante de cumulonimbus en colère. Pendant une bonne heure d’apocalypse, les zébrures électriques déchirèrent le ciel, suivies aussitôt de détonations qui résonnaient de vallons en collines. Quelques grêlons de belle taille étaient même venus mordre les toits et les champs avant de s’enfuir par les fossés alors même qu'on venait de faucher un champ de fourrage.

Depuis, Germain craignait les moisissures ou le pourrissement qui auraient rendu le foin inutilisable.

Il mandata Gabriel pour le surveiller. Quelques andains de luzerne devaient ainsi être retournés très régulièrement pour être confiés aux rayons réparateurs du chaud soleil. Le jeune homme menait ce travail en solitaire. Il avait ainsi tout le loisir de se laisser aller à sa tendance naturelle à l'introspection. Il s'aperçut ainsi qu'il redoutait vraiment le départ de sa tante Louise. Il avait beau se considérer comme adulte, débarrassé des oripeaux de l'enfance grâce à sa taille et une barbe encore hasardeuse mais naissante sur ses joues et son menton, la perspective de ce vide prochain développait chez lui un sentiment d'insécurité qu'il n'aimait pas.


Il se rendit compte dans le même temps que la saison estivale était tellement chargée qu'elle avait chassé de son esprit les préoccupations liées au fantôme qui hantait les abords de la Borde Perdue. Il pensait de moins en moins à Suzette le spectre, son enquête n'avait pas abouti à grand-chose et, le soir, le sommeil l'emportait trop vite et trop profondément pour qu'il guettât les bruits du dehors. Etait cela mûrir ? Mettre de côté des sujets qu'on jugeait capitaux un temps pour les délaisser ensuite jusqu'à en rire presque ? Gabriel, avec le recul, se trouvait un peu ridicule de s'être laissé enferrer dans cette histoire. Il avait même une tendance à s’agacer un peu lorsque sa sœur lui reparlait de cela.


Tous les jours, Elia, de son côté, surveillait les fèves. Elles brunissaient chaque heure un peu plus. Lorsqu’elle marchait entre les rangées, ses pas étaient accompagnés d’un bruissement de papier sec. Bientôt, il serait temps.


Au creux de l'été, il fallut envisager l’arrivée du tracteur même si aucune échéance n’avait été fixée. S'organiser. Un petit bâtiment à l’arrière du hangar serait vidé des reliques qu’il contenait et sa toiture remise en état pour accueillir l’engin.


Cette perspective généra un incident diplomatique de taille. Au milieu des vieux outils abandonnés là par les bordiers précédents, Léonce avait trouvé la place de ranger son moulin. Sur une charrette, il avait fabriqué plus de vingt ans plus tôt un système de taille réduite qui permettait de moudre le grain et « faire farine » pour les besoins de la famille avec la force des vents lauragais qui ne manquaient pas. Les ailes escamotables permettaient de le ranger dans un espace limité. Il faisait une farine grossière, permettait de concasser des céréales pour les animaux, rendant encore quelques services de temps à autre même s'il était moins utilisé qu'autrefois. Mais là, avec la paille et les sacs de grains puis le tracteur, le moulin allait se retrouver sans abri pour le protéger. Léonce prit cela comme un affront personnel.


— Si tout le monde s’en fout de ce moulin qui a rendu de grands services et en rend encore… Rappelez-vous, hein, pendant la guerre…. Tout cela n’est pas si loin. Mais si vous préférez l’abandonner à la décrépitude dehors au mauvais temps, faites comme voulez… Vous ne viendrez pas vous plaindre ensuite et vous achèterez de la farine à l’épicerie !


Germain avait expliqué que peu à peu la paille puis le grain lorsqu’il serait enlevé par le camion de la coopérative laisseraient un espace ou deux pour accueillir le précieux petit moulin, joyau familial. Et qu'en attendant on pourrait bien-sûr le bâcher précautionneusement.

Léonce avait tordu le nez mais s’y était résolu, il ferait même un portail pour fermer le local du tracteur. Certes, en grommelant mais il le ferait. On ne laissait pas un objet de ce prix aux caprices du temps. Sur le côté du petit réduit, deux murets de parpaings seraient bâtis sur lesquels trônerait une cuve à fuel.





Germain avait beau s’en défendre lorsqu’il y repensait, la déclaration de Louise l’avait sérieusement ébranlé. Louise et lui ? Il n’y avait jamais pensé. Il n’avait pas menti lorsqu’il lui avait dit qu’il lui portait une affection sincère qui relevait de l’amour fraternel. À la vérité, s’il voulait être absolument honnête, il s’était surpris quelques fois à la trouver très jolie. La maturité allait bien à Louise. Lorsqu’elle relevait ses cheveux, sa nuque fine révélait un port de tête troublant mais Germain s’était toujours ingénié à chasser cette idée dès lors qu’elle surgissait. Louise était avant tout la sœur d’Angèle, l’amour de sa vie, disparue trop tôt et dont il était demeuré inconsolable.


Louise avait vécu auprès d’eux, d’abord adolescente frondeuse puis femme à la détermination sidérante se jouant des épreuves de la vie avec une farouche énergie. La vie lui en imposait une autre qu’il n’aurait pas soupçonnée et il en était l’acteur bien involontaire.


Mais elle était comme ça, Louise, toujours à enfouir ses douleurs et ses sentiments. Lorsque Belloc avait insisté pour que la jeune Helene entrât à son service, le refus catégorique de Louise avait surpris Germain qui n’en avait d’abord pas compris les raisons. Ils s’étaient opposés, un peu vivement d’ailleurs jusqu’à ce que Louise, au pied du mur, révélât son secret.


Avant la naissance de jumeaux, lorsque Belloc et sa femme l’employaient pour diverses tâches domestiques, elle avait été victime de leurs violences répétées, et il avait fallu toute sa force et sa détermination pour résister, faire face..

Le plaisir de Madame Belloc était de dénoncer l’adolescente auprès de son mari pour une tâche qu’elle jugeait bâclée, des cuivres pas assez luisants, des meubles mal cirés à son goût. De toute façon, il y avait toujours à redire, le travail exécuté n'allait jamais bien. Et l’homme déchaînait alors sa violence tantôt verbale tantôt physique sur elle. Ces humiliations répétées, ces coups subis s’installèrent insidieusement jusqu'à devenir presque une mécanique systématique à chaque nouvelle journée de travail de Louise. Et puis, comme à regrets, avant de la laisser repartir, ils offraient un goûter à la jeune fille avant qu'elle partit : madeleine, chocolat, biscuit...


Lorsque Louise, à bout, menaça un jour de se plaindre, le couple lui expliqua que dans ce cas, à cause d’elle, les Bourrel perdaient leur contrat et se retrouveraient sans borde et cela de façon durable grâce à la réputation qu’ils leur feraient. Aussi la jeune fille avait tu cette maltraitance qui dura quelques mois, trop longs, et dont elle fut délivrée par un autre malheur : la disparition d’Angèle. S’occuper des jumeaux encore bébés lui interdit alors toute activité à l’extérieur de la borde.


Près de vingt ans plus tard, alors que Belloc insistait pour employer Hélène, elle avait révélé son secret à Germain lui faisant jurer de ne jamais le répéter. A personne. Mais qu’était un simple métayer face à la détermination d’un aussi puissant propriétaire ? L’insistance de Belloc insatisfaite fut doublée de menaces à peine voilées. La seule solution que Germain trouva fut la fuite. Pour lui et tous les siens. Un autre contrat. Celui, providentiel, de la Borde Perdue s’était alors présenté même si l’état des terres eût été rédhibitoire pour bien d’autres. Ainsi s'était enclenchée, l'histoire des Bourrel et de la Borde Perdue construite sur un terrible secret. Depuis Belloc essayait de leur nuire en répandant des rumeurs sur leur compte dès qu’il le pouvait…


La vie de Germain se retrouvait maintenant à la croisée des chemins, il avait cru retrouver enfin de la lumière sur son parcours de vie durant les dernières semaines et voilà que tout s’assombrissait à nouveau.

Les sentiments que Louise entretenait à son endroit le mettaient mal à l’aise désormais. Il se trouvait gêné, intimidé. Aussi évitait-il de se retrouver en sa présence, seul. Et Solange, à qui il tenait plus que tout, qu’il souhaitait épouser à l’automne ne lui ouvrait plus sa porte. Pour autant, il se rendait à Florac pour lui parler chaque soir ou presque, dès que ses activités le lui permettaient. Elle ne pleurait plus, il entendait sa respiration derrière la porte de bois. Mais pour l’heure, celle-ci restait close…


Ce tracteur avait, pour l’heure, mis plus de désordre qu’il n’avait apporté de bienfaits. Un temps, Germain avait même pensé aller voir Bacquier et lui dire qu’il renonçait, qu’il n’avait qu’à attribuer l’engin aux Mandoul. Et, eux, ceux de la Borde Perdue, continueraient ainsi avec les bœufs, avec leurs méthodes traditionnelles. Après tout, ils avaient toujours fait comme ça et personne n’y avait trouvé à redire jusque-là.

Mais il’ s’était souvenu du discours de Bacquier, lorsqu’il l’avait reçu, empreint de confiance et de foi en la modernité, sûr que les Bourrel ainsi équipés redonneraient le lustre perdu à la métairie.


— J’ai confiance en vous, Germain. Je vois l’énergie que vous déployez et cette borde va devenir à nouveau prospère. Imaginez le travail des terres avec un tracteur, plus rapide, répété, plus régulier : le sol donnera à nouveau de meilleurs récoltes.


Que dirait-il d’un tel revirement de la part de Germain ? Non, il ne pouvait pas assumer cela et puis, il le sentait, ces engins qui se multipliaient étaient l’avenir malgré tout ce que pouvait dire Léonce.


Comment allait-il sortir de cette situation ?


A suivre...


Rendez-vous la semaine prochaine pour le trente-sixème épisode intitulé "Le tracteur Mc Cormick"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog

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