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S1 - Chapitre 34 - Du haut du pailler

Dernière mise à jour : mai 8

Le repas de midi, les jours de battage, s'il était riche ne s'éternisait pas. Les travailleurs mangeaient avec grand appétit et faisaient honneur aux mets de la maison. L'entrepreneur donnait cependant la cadence, il savait que le lendemain, il serait dans une autre cour, avec d'autres gens, un peu plus loin et pour cela, le travail du jour devait être bouclé, imprévus compris.


Le moteur du vieux Ford se relança donc au début de l'après-midi dans un tonnerre assourdissant, à ce moment de la journée où la chaleur était à son paroxysme. Le soleil écrasait les ombres au sol comme il harassait les corps. Des chapeaux à larges rebords dépassaient maintenant des mouchoirs trempés dans l'eau fraîche.


— Quel cagnard ! répétait Léonce toutes les dix minutes.


Les vêtements trempés de sueur étaient aussi maculés de poussière fine et pour certains de cambouis. Parfois, un des mécaniciens mettait sa tête près du pot d'échappement du Ford pour chasser les résidus et en ressortait le visage noirci, ce qui provoquait quelques éclats de rire.


Lorsque la partie des hangars réservée aux balles de paille fut remplie, Germain décida d'ériger un pailler en proximité des bâtiments. Il sollicita l'aide de Fernand dont il connaissait le savoir-faire.


Comme Germain le redoutait, son ami profita de ce temps pour reprendre la conversation entreprise le matin même. La figure de Fernand arborait sous l'effort une couleur rouge cramoisie. Les deux hommes manipulaient les balles de paille à l'aide de crocs à manches courts et les disposaient d'abord sur un périmètre rectangulaire en les croisant. L'édifice devait être le plus étanche possible pour éviter à la paille pourriture et moisissures qu'auraient pu causer les infiltrations d'eau. Ils finiraient par un sommet pyramidal.


Fernand désigna du menton, Louise qui s'activait sur la batteuse avec une énergie constante :


— Tu ne m'as pas dit comment tu comptes l'inciter à rester ici ?

— Je n'en sais rien Fernand. Je ne sais pas ce qui lui a pris, quelle idée lui est passée par la tête...

— Tu ne vois vraiment pas ?

— Elle dit que c'est Solange, qu'il n'y aura pas assez de place pour tout le monde ici, qu'elle doit s'éloigner... Tu parles de sottises.

— Tu as essayé de lui parler ?

— Elle me fuit, Fernand. Je lui ai pourtant fait promettre l'autre jour d'avoir une discussion avec moi. Mais elle a changé, elle est distante depuis plusieurs mois comme accaparée par d'autres idées qui nous échappent. Je ne comprends pas...

— Tu es sûr ?

— Evidemment sinon j'aurais trouvé une solution...

— Louise va mal depuis l'arrivée de Solange dans ta vie. Et tu ne vois pas où est le problème ?

— Non, j'ai beau retourner cela dans tous les sens, je ne vois pas... Peut-être Solange lui est-elle antipathique ? Elle est pourtant si douce... D'ailleurs Louise va partir et ce mariage n'aura peut-être même pas lieu...

— Que se passe-t-il ?

— Solange refuse de me parler depuis qu'elle a appris que Bacquier nous dotait d'un tracteur. Je te l'avais dit, je crois : son mari est mort d'un accident avec ces engins, retourné dans un coteau. Cette perspective a ravivé les douleurs qu'elle a vécues et je ne peux même plus discuter avec elle...

— Donc tu n'arrives à parler ni avec Louise ni avec Solange ? Eh be mon pauvre Germain !

— Ne remue pas le couteau dans la plaie, Fernand. je suis dans un drôle de pétrin, je le sais.


Fernand secoua la tête agacé par l'aveuglement de son ami. Mais, fidèle à la parole qu'il avait donnée à Louise, il se tut. Il se le reprochait intérieurement pensant que s'il parlait, peut-être la situation se résoudrait-elle ou au moins, la vérité survenue, chacun retrouverait-il une forme d'apaisement. La tentation fut grande mais, jetant des regards à Louise, il ne dit mot.





Vers le milieu de l'après-midi, le vacarme de la batteuse cessa. Repue, elle avait dévoré l'ensemble des gerbes. les épidermes étaient marqués des poussières et des morsures du soleil même s'il y étaient habitués.

L'entreteneur et ses gars entreprirent un nettoyage de l'engin, un graissage tandis que pour les hommes de la borde, restait une tâche d'ampleur : mettre les sacs à l'abri. le grand hangar dégagé en accueillerait une partie qu'un camion de la coopérative agricole viendrait bientôt chercher mais il fallait aussi en monter sur le grenier en empruntant une échelle qui bien que consolidée en hiver par Léonce était un peu brinquebalante.


— Ne vous en faites pas ! Je m'en porte garant !


Les hommes se mettaient à deux pour saisir un sac, l'un à l'extrémité liée et fermée, l'autre en bas. Ils balançaient le sac deux ou trois fois d'un geste sûr et le porteur, comme un danseur, se retournait et passait dessous pour retrouver la lourde charge sur son épaule. Quatre-vingts kilos de céréales le plantait alors dans le sol et il avançait comme il l'eût fait avec des semelles de plomb.


Dans le grenier, les sacs étaient disposés selon quatre zones inégales : celle de Bacquier, celle des Bourrel, celle des sacs destinés au boulanger et la zone des sacs qu'on conserverait pour la semence de l'assolement suivant.


Quand les sacs furent mis au sec, que tout le monde eut levé le camp, les Bourrel se retrouvèrent comme hébétés. La fatigue des corps confinait à l'harassement. Chacun se promit de se coucher tôt. Gabriel s'endormit même avant le repas du soir, comme un enfant après la fête, assis sur une chaise, affalé sur la table.


Le souper très silencieux - l'exténuation avait englouti toutes les énergies - fut fait des restes du repas de midi et rapidement avalé.


Avant de se coucher, Louise sortit prendre le frais pour se délasser. Ses muscles commençaient à être douloureux, les courbatures du lendemains dessinaient déjà. Elle s'assit sur le talus pour regarder le soleil se coucher. Dans le paysage, août se dessinait presque. La chaleur estivale avait accentué la blondeur des vallons lauragais en supprimant une à une les touches verdoyantes. L'herbe des prés comme celle qui ourlait les bords des chemins étaient comme grillées par les fournaises quotidiennes ; seuls les houppiers des arbres conservaient une couleur vaguement verdâtre quoiqu'un peu délavée.


Germain la rejoignit :


— Et voilà, nos premières batesons à la Borde Perdue sont terminées... Quelle journée ! dit-il en s'asseyant à ses côtés.


La jeune femme, comme par réflexe, eut un mouvement pour se lever.


— Reste là, Louise. Un petit moment... S'il te plaît...


Elle ne dit mot mais se rassit et y consentit tacitement.


— Ce sont nos premières batesons à la Borde perdue mais peut-être aussi les dernières pour toi, Louise, reprit-il.


Elle baissa la tête, ne répondit pas.


— Tu sais, Louise, tu as pris cette décision radicale mais la vie sans toi, ici, ne sera plus la même. Tu habites avec nous depuis si longtemps.

— Vous m'avez recueillie à la mort des miens...

— Et je sais tout ce que tu as fait pour nous depuis...

— Je n'aurais pas imaginé faire autrement.

— En Peyre et maintenant la Borde Perdue n'auraient pas été les mêmes sans toute cette énergie que tu as dépensée. Et les enfants... Si ce sont des adultes dont je suis fier aujourd'hui, c'est aussi grâce à tes bons soins, Louise... grâce à l'affection que tu leur as donnée, à l'attention que tu leur as apportée, au souci que tu t'es fait à chaque instant... Moi j'étais tellement englouti par ma peine à la mort d'Angèle que cela m'a rendu inopérant.

— Ces enfants sont un peu les miens. Je pourrais mourir pour eux.

— Alors pourquoi tu pars, Louise ?

— Je me souviens de ce que disait ma cousine de Revel souvent lorsque j'étais enfant et je réalise aujourd'hui que peut-être elle avait raison.

— Et que disait-elle si souvent ?

— Elle disait... elle disait "ce que c'est bête, un homme, parfois ! Si on ne lui ouvre pas les yeux, il est incapable de voir clair. "

— Je dois le prendre pour moi ?


Elle ne savait si c'était parce qu'elle avait mûri sa réflexion ou un effet de la fatigue mais Louise se sentait décidée, enfin capable ; elle parlerait ce soir-là pourvu que Germain soutînt la conversation.


— Je ne crois pas beaucoup au prétexte de l'exiguïté de la Borde Perdue que tu as invoqué Louise. Par contre, ce que je crois...

— Qu'est-ce que tu crois ?

— Tu n'aimes pas beaucoup Solange, n'est-ce pas Louise ? Elle est là, la raison de ton départ ?

— Comment est-ce possible Germain ?

— Quoi donc ?

— Que nous ayons vécu si proches l'un de l'autre toutes ces années et que nous nous comprenions si mal ? Que nous ne soyons pas plus complices ?

— Comment peux-tu dire une chose pareille Louise. Nous sommes les deux seuls ici à savoir pourquoi nous avons quitté En Peyre...

— Tu me le reproches ?

— Bien-sûr que non ! Je t'en suis reconnaissant... Et pour toujours...

— Je ne voulais pas qu'Hélène puisse subir ce que Belloc et sa femme m'avaient infligé lorsqu'ils m'employaient dans mes jeunes années. Et lorsqu'il est devenu insistant pour qu'elle travaille pour eux... J'ai... j'ai préféré tout te révéler.

— Et je n'ai pas trouvé d'autre solution que de partir pour nous arracher à ces monstres. Si j'avais su, j'aurais plus tôt, Louise, pour toi... Mais tu trouves que ce secret qui nous unit ne nous lie pas par dessus tout ?

— Si, bien-sûr. Comment pourrais-je te dire le contraire ? Mais aujourd'hui...

— Alors je ne vois toujours pas pourquoi tu pars...

— Tu le fais exprès pour me torturer, Germain, ce n'est pas possible !


Elle avait crié soudain, ce qui avait laissé Germain coi tant sa surprise avait été grande. Tous les deux étaient restés silencieux un instant. Puis Louise s'aventura :


— Je m'en vais, Germain à cause de mes sentiments pour toi...

— Tes sentiments...

— Oui, Germain, mes sentiments pour toi. Si je reste ici, je vais en crever de te voir tous les jours vivre avec une autre. Le temps a passé, je suis une adulte et nous avons vécu tant de choses ensemble que...

— Louise, enfin.. Mais que me dis-tu là ?

— La vérité, celle qui me mange l'esprit sans arrêt jusqu'à me rendre folle...

— Je... Je n'arrive pas à y croire. Jamais je ne me serais douté...

— Oui ça, j'ai bien vu depuis toutes ces semaines...

— Mais enfin, Louise, ce qu'il y a entre nous ce n'est pas ça... Je t'ai vu grandir à nos côtés. Tu es pour moi... quelqu'un de la famille... Ma petite soeur mais pas... mais pas... Ce que j'éprouve pour toi c'est de l'affection... mais pas... non...

— Arrête, n'en dis pas plus, Germain. C'est un poignard que tu m'enfonces dans le coeur.

— Louise...


Elle avait les yeux remplis de larmes.


— Mais ce poignard, Germain, il est utile. Il me conforte dans mon choix. Je dois partir... et le plus tôt sera le mieux...

— Louise...


Mais la jeune femme s'était levée et regagnait déjà la borde à pas rapides. Sans se retourner. Le laissant là, assis à l'orée du champ dans un état d'hébétude indescriptible.


A suivre...


Rendez-vous la semaine prochaine pour le trente-cinquième épisode intitulé "Le moulin de Léonce"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog


Merci à Berthe Tissinier pour la photo.

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