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Chapitre 32 - Borde Perdue, Borde Basse et Montplaisir

Angelin Lavalette était un homme jovial dont les traits surmontés de cernes noirs trahissaient une grande fatigue. Tout comme son intérieur. Si la pièce de la grande borde de Montplaisir n'était pas meublée très richement, elle l'était toujours davantage que la Borde Perdue. Mais on voyait vite, sans être expert, que ce lieu n'était plus qu'un endroit de passage, des brocs renversés et de la vaisselle sale s'accumulaient sur l'évier de pierre. La table accueillait une collection de verres et de timbales utilisés qu'on n'avait pas eu le temps davantage de ranger que de nettoyer. Il régnait un fatras de bûches, de paille et de charbons blancs en vrac près de la cheminée et le sol révélait qu'on avait laissé le balai dormir tranquille depuis de longues semaines. Les portes et les tiroirs des commodes et des buffets étaient tous entrouverts - peut-être à demi-fermés ? - laissant s'échapper ici et là une pile de torchons effondrée, une boîte en fer dont le couvercle avait roulé plus loin, déformé - quelqu'un avait visiblement marché dessus par inadvertance - ou des ustensiles de cuisine parfois en périlleux équilibre.


Le vent d'autan, le soleil écrasant des moissons, l'inquiétude, une forme de solitude nouvelle, le travail harassant du quotidien avaient eu raison de la bonne mine d'Angelin. Il avait physiquement vieilli de dix ans en quelques semaines. Son immense carcasse trônait, abandonnée, de l'autre côté de la table. Il avait trouvé un peu de temps pour recevoir enfin Louise. Elle était assise en face de lui, devant un verre d'eau car elle n'avait rien voulu d'autre. Elle paraissait si intimidée qu'Angelin faisait un effort pour moduler sa voix d'ordinaire tonitruante, comme pour ne pas l'effaroucher. Il avait l'impression d'avoir devant lui un petit oiseau perdu.


— J'ai vraiment besoin de votre aide, Louise et je suis impatient de votre arrivée. Mes journées sont interminables : je fais tout et en fin de compte je ne fais rien de bien depuis que Jeanne est malade.


Il s'interrompit un instant comme pour calmer l'émotion suscitée par ses derniers mots.

Pour les travaux des champs et du quotidien de travail, Angelin avait deux gagés, Edmond et Anselme. Deux braves garçons d'une trentaine d'année qui se contentaient d'une place sur la fenial pour dormir et partageaient le couvert du maître des lieux. Les enfants, un garçon et une fille de sept et huit ans, avaient été envoyés chez leurs grands-parents à Castelnaudary durant les gros travaux.

Le potager, la vigne, les animaux, Angelin survolait cela comme il le pouvait et le cumul de ces tâches lui devenait de plus en plus difficile.


— Jeanne ne se lève presque plus, reprit-il, nous ne savons pas ce qu'elle a. Elle a fait des allers et retours à l'hôpital pour quelques séjours mais aucun diagnostic n'est posé. Le docteur vient tous les jours, maintenant, qu'elle est ici. Il est inquiet, peut-être davantage encore qu'il ne le dit, je le vois bien. Elle s'affaiblit de jour en jour...


Ses yeux rougis s'étaient à nouveau embués et il essuya une larme d'un revers de main.


— Venez avec moi, murmura-t-il.


Louise le suivit et il ouvrit une porte au fond de la pièce. Dans la pénombre, Louise distingua une femme alitée. Sa peau diaphane et sa maigreur l'impressionnèrent. Les yeux mi-clos, on ne savait pas si elle dormait ou était absorbée par ses pensées.


—Jeanne, je te présente Louise. Elle va nous sauver, dit-il en jetant un regard complice à la nouvelle venue.


La dormeuse semblait loin de leur réalité et murmura faiblement quelques mots qu'aucun des deux ne réussit à comprendre.


— Venez, Louise, laissons-la se reposer. Je vais vous montrer ce que sera votre chambre puis nous ferons le tour des animaux pour que vous puissiez envisager tout ce qu'il y a à faire. Quand pensez-vous pouvoir arriver ?





Les moissons de la Borde Perdue touchaient à leur fin. Deux gerbiers impressionnants - parfois disait-on des gerbières - concurrençaient en majesté les bâtiments agricoles par leur hauteur et étendaient, à certains heures du jour, une ombre nouvelle dans la cour de la ferme.


Bientôt de cette ombre, pourtant, il ne resterait rien : les battages étaient enfin prévus, quatre jours plus tard. Pour cela, Léonce avait entrepris de préparer le terrain herbeux qui accueilleraient la presse et la batteuse. Il avaient recensé les saches en toile de jute qui avaleraient le grain. ils les avaient déroulés de leurs ballots et examinés précautionneusement. Certains avaient dus être reprisés victimes d'un accroc béant ou des dents des rongeurs. La poussière qu'ils contenaient provoquait chez Léonce des quintes de toux à intervalles discontinus.


Elia et Germain avaient balayé les greniers, les hangars qui disposaient encore d'un peu de place pour accueillir les sacs lorsqu'ils seraient pleins de la récolte. Louis et Hélène s'étaient occupé des repas à venir : les travailleurs auraient grand faim.


Germain, comme il l'avait promis, partait chaque soir à Florac en espérant enfin que la porte de Solange s'ouvrît. Mais ses visites réitérées se soldaient pour l'instant par un échec cuisant. Il gardait l'espoir chevillé au corps cependant, ne sentant pas, de la part de la jeune femme, une hostilité très marquée mais plutôt un inconsolable chagrin qui venait faire obstacle aux mots. Germain ne pouvait se résoudre à renoncer : il aimait Solange sincèrement et était persuadé de ses sentiments en retour. Cette histoire de tracteur ne pouvait être insurmontable.


Un soir, alors que la lumière déclinait doucement sur les vallons lauragais, Flambeau, le chien de la Borde Perdue, se mit à japper frénétiquement à la vue d'une silhouette qui remontait le chemin. Cela mit toute la famille en alerte. L'animal pourtant aurait dû identifier Gabriel qui rentrait. Méconnaissable.


Le jeune homme se rapprochant, on distinguait des larges tâches écarlates sur sa vareuse tandis que son visage était maculé de sang.


— Gabriel ! s'écria Louise en courant à sa rencontre, Gabriel, que t'est-il arrivé ?

— Rien, Tante Louise, presque rien.

— Non mais tu t'es vu ? Ne me dis pas rien... Viens, viens avec moi, je vais nettoyer tout ça.


Elle installa le jeune homme devant la maison sur tabouret que Léonce avait fabriqué durant l'hiver et s'en fût récupérer un broc d'eau et un linge propre.

Tous s'étaient réunis autour du jeune homme.


— Qui t'a fait ça ? éructa Germain. Qui t'a mis dans un état pareil ?

Le jeune homme, tête baissée, ne répondit pas.


— Mais parle ! le supplia sa soeur


Il releva son visage tuméfié offrant à la vue de tous son nez sanguinolent, une lèvre supérieure boursouflée et surmontée d'une large fente ainsi qu'un oeil poché à demi-fermé. Des mèches de ses cheveux collaient à son visage le long des coulures de sang.

Louise revint prestement, écarta les autres et entrepris de le tamponner délicatement avec le linge humide. Gabriel tressautait sous les effets de la douleur.


— Je fais doucement, murmurait-elle. Enlève ta chemise. Regarde ça, elle est déchirée de partout.


Gabriel obtempéra.


— Mais vas-tu enfin nous dire ce qu'il s'est passé ? tonna Elia.


Le jeune homme hésita mais devant l'instance familiale ne put se défiler.


— Je me suis battu...Je ne peux pas admettre qu'on insulte notre famille.

— Insulte ? Mais qui ? demanda Léonce qui plissait les yeux pour mieux voir les dégâts sur son petit-fils.

— C'est rien, je vous dis. Je lui ai réglé son compte.

— Mais enfin, Gabriel, tu n'es pas un voyou ! Ce n'est pas rien, non. Parle ! ordonna son père

— C'est... c'est Gaston, le fils des Mandoul. De Borde Basse. Je pensais que nous étions amis, lui et moi. L'autre dimanche, nous sommes allés à la pêche ensemble en fin d'après-midi et tout allait bien. Nous avons plaisanté et ri. Je l'ai aperçu tout à l'heure au bas d'un champ alors je suis allé le trouver pour discuter un peu... Mais il avait un visage fermé. Quand il m'a vu, il m'a simplement dit :"Fous le camp !"

— Fous le camp ?


Germain associa cette algarade immédiatement avec la prise-de-bec incompréhensible qu'il avait eue avec Jean Mandoul trois ou quatre jours plus tôt.


—Je me suis un peu agacé car je ne comprenais pas son changement d'attitude. Lorsqu'il m'a dit "je te conchie, toi et tous tes maffrés de Bourrel qu'ils soient morts ou vifs", je lui ai allongé une bonne bofa. Avec un bel élan. C'est alors qu'il a explosé. Il m'a demandé de quel bois nous étions faits. Certainement de celui de la malhonnêteté, pense-t-il.

— Mais pourquoi ? s'étonna Louise, dont le torchon avait pris une couleur lie de vin, mélange d'hémoglobine et d'eau.

— C'est à cause du tracteur !

— Du tracteur ? balbutia Germain

— Oui, les Mandoul pensent que nous avons manigancé ça dans leur dos avec le patron. Ils disent qu'eux triment à Borde Basse pour le compte de Bacquier depuis plus de vingt ans et nous, à peine, six mois après notre arrivée, il nous gratifie d'un tracteur. ils trouvent que c'est d'une injustice insupportable. Je me suis énervé en lui disant que nous n'étions pas des gens comme ça. il n'a rien voulu savoir et.. des unes aux autres, cela a dégénéré, nous nous sommes battus pendant quelques minutes. Et c'est quand l'automobile du régisseur de Bacquier a klaxonné depuis la route que nous nous sommes interrompus... Villal est descendu, nous a crié de nous arrêter. Comme nous avons continué, il est venu nous séparer. Il nous a renvoyés chacun chez nous... Il dit qu'il va parler de cela à nos familles, il semble très en colère...


Le silence se fit. Léonce profita de l'espace :


—Ce tracteur n'est encore qu'un projet et il nous attire déjà les pires ennuis du monde. Qu'est-ce que j'avais dit ? Hein ? Qu'est-ce que j'avais dit ?


Léonce avait maintes fois manifesté son hostilité envers l'engin agricole mais chacun à la borde savait aussi qu'il avait un compte à solder.


Quelques années auparavant, En Peyre, à la fin de l'été, il avait pris l'habitude de déposer la récolte de haricots blancs sur la route. Ainsi les véhicules qui passaient contribuaient-ils à les écosser, ce qui évitait à Léonce la corvée de les battre. Elia l'avait mis en garde plusieurs fois mais comme toujours Léonce n'en faisait qu'à sa tête. "Ce que la fainéantise ne te ferait pas faire ", répétait-elle les yeux vers le ciel. Il cessa cependant rapidement ce recours à la facilité, l'année où l'un de leurs voisins acquit un tracteur à chenilles... Il ne resta des haricots blancs après un passage impromptu du volumineux engin q'une poussière inutilisable que le vent d'autan dissipa. Depuis lors, Léonce avait gardé un dent contre ces machines de fer coupables de l'avoir privé une année entière de fricots dont il était friand.


— C'est Bacquier qui en a eu l'initiative, se justifia Germain. Je n'ai rien volé à personne. Je vais aller leur dire, moi, aux Mandoul !

— Tu n'iras nulle part, objecta Elia. Il faut un peu laisser se refroidir les esprits. Y aller maintenant ne servirait qu'à envenimer les choses...

— Tu as vu l'état de ton petit-fils, maman ?

— Justement. tu n'es pas en état d'argumenter avec autre chose que tes poings... Alors tu restes ici. Nous allons essayer de réfléchir pour procéder autrement !


A suivre...


Rendez-vous la semaine prochaine pour le trente-troisième épisode intitulé "Battages en Lauragais"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog


Merci - immense - à Berthe Tissinier pour la photo d'illustration.


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