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Chapitre 31 - Dans les tourments du Rioulet

Mis à jour : févr. 21

Lorsque les hangars de la Borde Perdue eurent accueilli ce qu’ils pouvaient contenir de gerbes d’orge puis de blé, il fallut envisager l’édification de gerbiers à proximité des bâtiments. Ils permettraient aux céréales d’attendre le passage de la batteuse dans la cour de la ferme lorsque l'entrepeneur serait disponible. Léonce, pour cela, dut aller louer des bâches en ville pour les protéger un peu des caprices de l’orage. On avait beau placer les dernières rangées de gerbes en oblique pour inviter l’eau de pluie à s’écouler vers l’extérieur, la crainte n’en était pas moins grande. Un déluge dévastateur était parfois si vite arrivé...


Ces édifices de végétaux blonds pouvaient ainsi s’élever jusqu’à huit ou dix mètres. Depuis la charrette, Gabriel tendait à Germain les gerbes à l’aide d’une fourche, lorsqu’il les avait réceptionnées, Louise les disposait de façon à ce que la construction fût régulière et cohérente. Elle s’échaffaudait ainsi au fil des charrettes jusqu’à devenir vertigineuse.

Femmes et hommes alternaient ainsi fauchage, gerboyage, récupération des tavels et élaboration des gerbiers sur un rythme difficile à soutenir.



Ces journées de moissons dans la chaleur et la poussière malmenaient les corps les pétrissant d'une fatigue excessive et les percluant de douleurs musculaires tenaces.. L'excès de sudation plaquait la poussière durablement sur les épidermes.


Un des premiers soirs de juillet, Germain, comme il le faisait lorsqu'il le pouvait, quitta la Borde Perdue pour gagner les bords du Rioulet.

Là, dans une anse isolée, sous un couvert épais d'arbres variés, Germain aimait s'abandonner au courant frais du Rioulet. Cet instant lui permettait de se ressourcer un peu tandis que l'eau débarrassait son corps de la poussière.

Ce soir-là, il se dit qu'il n'y resterait pas longtemps puisqu'il voulait avoir une discussion avec Solange. Léonce, avec force reproches, avait mis son fils au courant des douleurs réveillées et des bouleversements que la perspective de l'arrivée du tracteur avait générés dans l'esprit de la jeune femme


L'air de la fin de journée s'il était encore étouffant devenait minute après minute plus respirable. Après s'être assuré qu'il n'y avait personne aux alentours, Germain suspendit ses vêtements, les uns après les autres, le long d'une branche qu'il estima à bonne hauteur. S'avançant dans l'eau, totalement dévêtu, il éprouvait une certaine maladresse à poser précautionneusement ses pieds nus sur les pierres glissantes.


Lorsqu'il perçut soudain un petit cri derrière lui, il se jeta alors brusquement et sans réfléchir au milieu du ruisseau, comptant sur la noirceur des eaux pour dissimuler son intimité.


Par hasard, Louise à la recherche d'un endroit tranquille elle-aussi avait surgi de derrière les roseaux. A la vue du corps nu, elle s'était détournée vivement.


— Excuse-moi, Germain. Excuse-moi, répétait-elle gênée, je ne savais pas que tu étais là...

— Ce n'est rien, Louise, tout va bien. Ne t'inquiète pas, ce n'est pas grave.

— Je ne t'avais entendu, je ne savais pas.

— Louise, ne t'inquiète pas je te dis.


De Germain n'émergeait désormais que la tête à la surface du petit cours d'eau. mais cela, Louise ne pouvait pas le savoir, lui tournant le dos, envahie par la gêne que causait cette situation. La pudeur à la borde, si elle n'était pas toujours facile à préserver, faisait toutefois l'objet de beaucoup d'attention. Pour faire ses ablutions on s'isolait au bord de la mare ou du ruisseau ou on rapportait un broc d'eau dans sa chambre en veillant précautionneusement à ce que la porte fût fermée.


— Je m'en vais Germain, je vais un peu plus loin, je veux dire... beaucoup plus loin... Excuse-moi...

— Louise ? la retint-il cependant, il va falloir que nous ayons une discussion.

— Tu auras bien compris que ce n'est ni le lieu ni le moment, hein ?

— Evidemment, mais depuis que tu nous a annoncé ton départ, je ne parviens pas à avoir une échange avec toi. Et cela me paraît important...

— Mais à quoi bon ? s'agaça-t-elle

— Tu pars, Louise et malgré ce que tu nous as expliqué, je ne comprends pas.

— Je pars justement parce que tu ne comprends pas. ça n'a pas besoin d'explications, prononça-t-elle distinctement en tournant toujours le dos à Germain.

— Il le faut, Louise, promets-le moi. Louise, au nom de tout ce que nous avons vécu ensemble...


Elle essayait déjà de regagner le bord du chemin à travers les herbes hautes mais stoppa net son mouvement. L'argument avait porté...


— Je... je ne sais à quoi cela servira, reprit-elle. Mais puisque tu y tiens, je te le promets...


Et sans attendre davantage de réponse, elle s'éloigna, le visage encore écarlate d'avoir été confrontée à pareille situation.


Germain écourta son bain, s’assura que plus aucun regard ne filtrait de la pénombre qui commençait à envelopper les alentours avant de sortir de l’eau. Puis, ruisselant et pensif, il s’assit sur une pierre en attendant d’être sec. Avec ses doigts, il remit ses cheveux vaguement en ordre comme il le put avant de se rhabiller.


Il était impatient de retrouver Solange. Il ne l’avait pas revue depuis quelques jours en raison des moissons qui monopolisaient tout son temps. Mais depuis qu’il avait appris, la veille, l’état dans lequel l’avait plongée la nouvelle de l’acquisition d’un tracteur, il ressentait au creux de l’estomac une vive inquiétude et une douleur sourde. Léonce n’avait pas mâché ses mots sur l’air du « tu vois j’avais bien raison, ce tracteur ne nous attirera que des ennuis. »


Ce soliloque avait exaspéré Germain, il n’avait pas goûté le ton paternel mais s’était résolu à faire le dos rond le temps de la bourrasque, las d’avoir à argumenter.


En reprenant le chemin de Florac, après le petit pont, il aperçut Jean Mandoul de Borde Basse, occupé à retourner l’andain d’une parcelle de blé. Il leva le bras pour le saluer chaleureusement. A sa grande surprise, alors qu’il le dévisageait, l’homme ne lui rendit pas son salut. Germain réitéra son geste. Adrien planta sa fourche dans le champ et se mit à courir vers lui, sourcils froncés.


— Tu fais le fier, Bourrel ! Tu me nargues ?


Germain arrêta son pas, interloqué.


— Jean, qu'est-ce qui se passe ? Je comprends pas.

— Tu te moques de moi ?

— Je t’assure Jean.

— Passe ton chemin au lieu de te payer ma tête, Germain Bourrel !

— Mais Jean...

— Fous le camp je te dis. Et que je ne vous voie pas avant longtemps. Ni toi ni aucun des tiens...

— Jean, explique-moi au moins...

— Je t'explique que si tu ne décampes pas rapidement, je grimpe ce talus qui nous sépare pour te foutre une paire de borlas. Que tu les auras pas volées !


Germain, sous le coup de la sidération, renonça et reprit son chemin vers Florac. Jean avait été si amical et si aidant jusque-là... Germain lui avait rendu les journées et tout, lui semblait-il, s'était pourtant bien déroulé... Il se promit d'essayer d'en savoir plus dès que possible.


Lorsqu'il arriva au village, la brève altercation l'avait suffisamment déstabilisé pour qu'il prît un peu de temps pour se ressaisir, appuyé contre un platane, le visage entre les mains.


Solange vivait dans une petite maison de village qui jouxtait celle de ses parents qui elle-même se prolongeait par l'atelier d'Etienne. Malgré l'heure tardive, la forge fumait encore.

Germain, comme à son habitude, n'utilisa pas le heurtoir pour ne pas réveiller le petit Henri qui dormait peut-être déjà. Il frappa deux petit coups secs sur la porte de bois d'un revers d'index. Rien ne se passa. Il attendit quelques secondes et réitéra.

Enfin la porte s'entrebâilla, la jeune femme passa une tête, les yeux rougis.


— Solange, chérie, il faut qu'on parle... murmura-t-il.

— Non, j'en... j'en suis incapable...

— Solange, s'il te plaît, écoute-moi.

— Je ne peux pas, Germain. Je suis dévastée... c'est trop douloureux...


Elle se remit à sangloter et referma la porte pour les dissimuler. Germain se rapprocha du chambranle.


— Solange, je t'en supplie. les choses ne peuvent pas être ainsi. Ce chemin ne peut pas s'arrêter là. Nous avons tellement souffert tous les deux. Et aujourd'hui...


Il n'y avait plus de bruit derrière la porte. Pourtant il poursuivit :


— Je n'avais pas réalisé... pour le tracteur... mais je comprends; Ce n'est pas mon idée, c'est celle de Bacquier qui pense que nos rendements seront meilleurs avec. Bien-sûr, je vais être honnête, je n'ai rien contre, je me dis que ça nous facilitera la vie... Mais je sais ce que cela peut te causer comme peine... à cause de ce terrible accident... à cause de ce que tu as vécu... Alors il faut que nous en parlions, Solange, toi et moi. Calmement. Je sais que notre histoire ne peut pas s'arrêter de cette façon... Il faut que nous en parlions, tous le deux. Solange, s'il te plaît...


La porte resta pourtant fermée.


— Je reviendrai, Solange, demain et tous les soirs s'il le faut... Je reviendrai tant que nous n'aurons peu eu cette discussion. toi et moi. Alors... à demain... Solange ?


Il avait envie de lui dire son sentiment profond. Mais il ne savait pas faire cela. Alors, il répéta seulement :


— A demain, Solange, à demain...


Il s'attarda encore un peu sur le perron puis, à regret, s'éloigna. A pas lents, Germain s'éloigna et reprit le chemin pour rentrer à la Borde Perdue. Mais cette fois, il ne voulait pas être victime du destin, il voulait enfin le dompter...


A suivre...


Rendez-vous la semaine prochaine pour le trente-deuxième épisode intitulé "Borde Perdue, Borde Basse et Montplaisir"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog


Merci - immense - à Berthe Tissinier pour la photo d'illustration.


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