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Chapitre 30 - Dans les champs moissonnés

Mis à jour : févr. 11

Les journées de moissons étaient interminables. La chaleur de début juillet rendait les travaux pénibles et l’on veillait à commencer le plus tôt possible en attendant cependant que toute la rosée matinale eût été reprise par la main chaude du vent d'autan.

Tandis que l'attelage tirait la faucheuse sous le soleil montant, Germain formait Gabriel à la conduite des bêtes avec pédagogie. Mais le jeune homme avait tendance à s’impatienter et supportait mal les remarques paternelles, s’agaçant ou rejetant les erreurs sur le matériel ou les bêtes pourtant d’une grande docilité.


— Tout ça n’arrivera plus quand on aura le tracteur, répétait-il comme pour se rassurer

Et il mimait la conduite de l’engin en tournant un immense volant imaginaire.

— Ne rêve pas trop, disait son père.

- Si au moins on avait une faucheuse-lieuse mais même pas, pestait-il


Chacun au champ se méfiait des impitoyables dents de la faucheuse qui auraient eu tôt fait d'estropier définitivement un membre si on n'y prenait pas garde. Elle couchait les céréales au sol. Aussitôt Hélène, Louise, Elia et Léonce en faisaient des brassées qu’ils liaient en gerbes qu’ils disposaient ensuite en dizeaux. Ils disaient des tavels. Ils réunissaient six à dix gerbes appuyées les unes contre les autres avec une inclinaison suffisante pour évacuer l’eau d’une éventuelle et indésirable pluie lâchée par un orage.


Ils n’étaient que provisoires. Quelques jours plus tard, après un peu de séchage, venait la charrette. Il fallait alors y entasser les gerbes pour les rapporter dans la cour de la Borde Perdue. Sur le côté. Là où seraient érigés les hauts gerbiers en attendant le passage de la batteuse quelques semaines plus tard.






La nouvelle du départ de Louise avait fait l’effet d’un assommoir. Les Bourrel même s’ils ne voulaient pas se l’avouer étaient sonnés. Dans les jours qui suivirent son annonce, chacun se jeta dans les tâches estivales si accaparantes sans évoquer à nouveau le sujet. Cette décision était pour tous incompréhensible.

Elia y pensait souvent pendant qu’elle s’occupait des animaux ou vaquait au potager. Où avait-on vu cela ? Quitter une métairie pour une autre raison qu’un mariage était tout à fait inédit. Que diraient les gens ?


C’était pourtant bien la perspective de noces qui poussait Louise à quitter les siens. Mais cela nul ne l'avait saisi...


Hélène avait fait jurer à sa tante qu'elles se verraient souvent. Le choix de Louise lui demeurait opaque mais elle n'avait pas insisté. Juste ce qu'il fallait. Elle s'était résignée et sentait confusément que le moment de la séparation était venu et que ce qui motivait la décision de Louise, bien que lui échappant, était justifié. Elle la connaissait bien, elle n'était pas de ces personnes agissant sur un coup de tête. Bien-sûr, cela lui causait une peine incommensurable lorsqu'elle y pensait mais elle se disait aussi qu'un jour, à son tour, elle devrait prendre son destin en main comme sa tante avait décidé de le faire. Louise ouvrait une porte qu'elle-aussi aurait à franchir tôt ou tard.


Louise avait éprouvé suite à cette annonce un grand soulagement mais la peur de cette plongée dans l'inconnu dans une autre vie, auprès d'autres gens lui tenaillait l'estomac sans lui laisser beaucoup de répit. Elle n'avait même pas cherché à rencontrer les Lavalette, elle avait accepté la proposition transmise par le régisseur sans même réfléchir. Eux non plus d'ailleurs, ils étaient aux abois et auraient voulu de la présence de Louise à leurs côtés presque dans l'instant même. Elle voyait qui ils étaient. Les avait aperçus une fois ou deux à la messe mais ne leur avait pas prêté beaucoup d'attention. Un dimanche après-midi cependant, elle enfourcha sa bicyclette et s'en alla repérer la borde de Montplaisir, depuis le bas du chemin, sans oser s'en approcher.


* * *


Un des premiers soirs de juillet alors que la fraîcheur commençait à peine à retomber et que les Bourrel reprenaient leur souffle dans la douceur du soir, une motocyclette pétarada au bas du chemin, annonçant une visite inattendue.

Flambeau, le chien de la maison, aussitôt en alerte, aboya à l’adresse du nouveau venu : Etienne Pech. L’homme descendit de l’engin lentement, le mit sur béquille. L’extrême précaution avec laquelle il s’assurait de chaque geste n’était pas tant la traduction de la méticulosité qui le caractérisait mais dénotait plutôt un manque d’empressement à engager la conversation.

— Adieu Etienne, le salua Léonce de la façon la plus tonitruante qui soit en se dirigeant vers lui.

— Adieu Léonce, lui répondit le visiteur avec un ton réservé qui ne lui était pas habituel. C’est toi que je viens voir… Même si ça me gêne… Mais il faut que je te parle. Germain n’est pas là ?

— Il vient de partir pour faire le tour des champs de blé, pour voir ceux qu’on moissonnera demain et après –demain.

— Eh be ça tombe bien…

L’embarras inaccoutumé d’Etienne Pech interpella Léonce immédiatement et l’inquiéta.

— Viens avec moi, lui dit-il.

Léonce l’entraîna derrière le hangar où ils pourraient avoir une conversation à l’écart des autres, sans être interrompus. A l’aide de son pied, il fit rouler deux souches de peuplier qu’ils installèrent au bord du champ d’orge fraîchement moissonné. Ils s’assirent côté à côte… ne sachant par où commencer.

— Ça a pissé ? demanda Etienne, selon l’expression consacrée, en désignant le champ d’un geste du menton.

— Non… Pas vraiment mais on s’attendait à un rendement bien pire vu l’état des terres qu’on a trouvées alors on ne se plaint pas trop… pour l’instant…. Car les moissons sont loin d’être terminées. Je ne sais pas ce que donnera le blé… Mais tu n’es pas venu ici pour t’inquiéter du rendement, n’est-ce pas Etienne ?


L’autre ne répondit pas tout de suite. Il cherchait visiblement ses mots.

— Je crois que je peux deviner ce qui t’amène jusqu’ici, Etienne…

— Tu en es sûr Léonce ?

— Oui…

Il se passa encore un moment où ils regardèrent en silence le soleil couchant révélant des toiles luisantes que les araignées s’étaient empressées de tendre sur les chaumes pour faire un festin de moucherons.

— Tu es venu me voir, Etienne, parce que tu entends beaucoup parler de ceux de la Borde Perdue, ces Bourrel qui trimballent avec eux la maffre et le malheur… Et on t’en a tellement dit sur ces gens – ne me dis pas non, je sais qu’on parle de nous au village – on t’en a tellement dit sur ces gens que tu t’inquiètes de voir ta fille s’engager auprès de l'un d'eux pour se marier… Elle a déjà tellement subi de choses elle aussi. Tu hésites, tu t’inquiètes… tu te demandes si cette pauvre petite qui a déjà subi bien des malheurs doit se lier à une famille comme la nôtre. Tu hésites, Etienne, à cause de ce que les gens disent, tu hésites et je te comprends…

— Tu n’y es pas, Léonce. Je ne vais pas te dire que les bruits qui courent n’ont pas fait un détour par mes oreilles, Je sais ce qu’on dit de vous. Je sais et je m’en fous pas mal...

— Non, si je suis venu, c'est parce que Solange a appris une autre nouvelle. Une nouvelle qui l'a plongée dans une tristesse effroyable...


Léonce affichait maintenant un visage interdit.


— Une nouvelle... qui ?

— Une nouvelle qui, vous, vous crée du soulagement mais à elle lui ravive des peines... Germain...

— Germain est un gars comme il faut. Je ne sais pas ce qu'on t'a dit sur mon fils mais c'est faux...

— Laisse-moi parler, Léonce. Déjà que c'est difficile ne me complique pas la tâche, je t'en supplie...


Léonce se cala sur sa souche et croisa ses bras sur son torse.


— Tu sais combien Florac est un petit village sous bien. des aspects... Les nouvelles vont vite. Solange a appris à la boulangerie, en discutant avec le régisseur de votre patron, qu'il projetait pour vous une acquisition. Un tracteur...

— Et alors ?

— Et alors ? Tu me demandes "et alors" ? Je te rappelle que son mari est mort il y a deux ans dans un coteau lorsque son tracteur s'est soudain retourné. Cet accident a fait d'elle une veuve et du petit Henri un orphelin. D'une heure à l'autre. Je ne dis pas que c'est complètement la faute du tracteur mais si tu veux mon avis, ces engins sont des engins du diable. Et au moment où elle se réjouissait de voir sa vie reprendre un peu de couleurs - elle aime Germain sincèrement, tu sais - ne voïs -tu pas qu'elle apprend qu'à son tour il va avoir un tracteur... Elle ne l'apprend même pas de la bouche de son promis, elle l'apprend comme ça sèchement à la boulangerie en achetant une marque.


Léonce se mordilla nerveusement la lèvre inférieure en une grimace distordue..


— Je n'avais pas pensé à ça, lâcha-t-il piteusement. Que Germain ne lui en ait pas encore parlé est sans doute normal, nous venons à peine d'être mis au courant de ce projet. Ne crois pas que mon fils soit un cachottier ou un menteur. Des défauts chez les Bourrel, on en a sans doute, comme tout le monde... Mais le mensonge, non. Pas de ça ici. Tu sais ce que je pense des tracteurs, moi-aussi, nous en avons déjà discuté... J'ai essayé de m'opposer mais il est têtu comme un âne , il ne veut rien entendre... Et Bacquier a l'air très déterminé...


Etienne leva les bras au ciel et reprit :


— Solange pleure comme une fontaine depuis hier. Tu comprends bien que la pauvre triste ne veut pas revivre ce cauchemar. Elle ne veut pas passer son temps à se ronger les sangs en se demandant si son mari va bien rentrer du champ ou non... Elle est bouleversée...

— Il faut qu'elle parle avec Germain. Il va lui expliquer, il va la rassurer. Et peut-être ça le fera renoncer...

— Ca va être difficile vu l'état de cette pauvresse et les douleurs qui ont été ravivées en elle. Je lui ai dit que ce n'était pas à moi de vous prévenir mais elle est tellement abattue qu'elle me fait pitié. Je suis désolé Léonce.

— Je lui ai bien dit, à Germain, que ce n'était pas une bonne idée. D'ailleurs je suis sûr que ce n'est qu'une passade et qu'on reviendra bien vite vers les bœufs... De la tôle inerte et sans vie qui empeste la fumée d'échappement...

— Pour le moment,, c'est plutôt le projet de mariage qui empeste la fumée de l'échec, conclut tristement Etienne.


A suivre...


Rendez-vous la semaine prochaine pour le trente et unième épisode intitulé "Dans les tourments du Rioulet"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog


Merci à Aimé Boyer pour la photo d'illustration.




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