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Chapitre 29 - Les faucheurs

Tous s’étaient tournés vers Louise avec un étonnement qui se lisait dans les regards..


— Oui, reprit-elle. Moi aussi j’ai quelque chose à dire.

— Tu veux conduire le tracteur ? plaisanta Gabriel.


Hélène qui avait perçu la solennité du moment fit s’éteindre l’envie de galéjer de son frère avec un geste sec de la main.

Et Louise prit son temps, parce qu’elle cherchait ses mots et parce qu’elle sentait aussi l’émotion l’étreindre.

La soirée s’étirant, les grillons dissimulés dans les herbes sèches avaient rejoint le concert des grenouilles qui coassaient dans les mares du secteur, des chouettes qui hululaient et des chiens qu’on entendait au loin, s’inquiétant sans doute de l’épaisseur de la nuit. Des papillons, des moucherons dansaient dans le halo autour de la lampe tempête que Germain avait allumée quelques instants plus tôt.


— Je ne sais pas par où commencer. Vous n'allez peut-être pas vouloir entendre ce que je vais vous dire...

— Essaye toujours, on verra bien ! l'incita Elia qui avait envie d'aller se coucher.


Louise s'était levée, elle se tenait debout au milieu de tous, le visage faiblement éclairé par la lampe dont la flamme ondulait.


— Parle pitchoune, tu n'as rien à craindre de nous, tu le sais bien, lui lança Juliette.


La vieille femme voulait encourager Louise qu'elle sentait en difficulté. Comment pouvait-elle dire l'indicible ? Elle faillit renoncer. Se taire. Mais non, elle ne pouvait pas. Elle ne pouvait plus. Sa décision était prise.


— Depuis près de vingt ans, je vis auprès de vous. Vous m'avez recueillie, considérée comme une fille, en tout cas c'est l'impression que j'ai eue, et intégrée dans votre famille. Je vous en suis tellement reconnaissante. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour travailler au quotidien à la borde, j'y ai mis tout mon coeur, toute mon énergie, j'ai accompagné les enfants quand ils ont été privés de leur mère, je les aime comme s'ils étaient les miens.


Sa voix tremblait désormais, vrillée par l'émotion. Elle savait que, ces mots prononcés, sa vie ne serait plus jamais la même. Elle se reprit, déglutit et tenta de poursuivre :


— Mais... je vois bien que nous arrivons au bout de ce chemin commun. Hélène et Gabriel sont presque adultes. Solange s'installera bientôt ici avec le petit Henri... La Borde Perdue, aussi grande soit-elle, ne peut pas accueillir tout le monde. Il m'en coûte mais je vais partir...

— Partir ? Mais Tante Louise, qu'est-ce que tu racontes ? réagit vivement Hélène en la prenant par les épaules.

— Personne ici, Louise, ne te demande un pareil sacrifice... Nous logerons tout le monde et chacun aura sa place... confirma Germain, déstabilisé par l'annonce à laquelle il ne s'attendait pas.

— Toi aussi ? tu vas te marier ? osa Gabriel.


Elle hocha la tête pour le démentir.


— Mais qu'est-ce que tu vas devenir ? Tu n'as nulle part où aller ! Et qui voudra de toi ? s'emporta Elia, secouée.


Louise ne releva pas préférant se concentrer sur son propos. Elle reprit dans le plus grand calme :


— J'ai échangé, il y a quelques temps, avec le régisseur de monsieur Bacquier : Irénée Villal. Je lui ai fait part de mon projet en lui demandant s'il ne savait pas une borde où l'on rechercherait quelqu'un...

— Tu nous abandonnes ? la coupa sèchement Léonce. On s'est trop occupé de toi, on t'a trop choyée et toi aujourd'hui tu nous laisses. Tu en as marre d'être trop bien ?

Cala ! l'interrompit Juliette, laisse cette pichona parler, Léonce ! Et tais-toi avant de dire des bêtises que tu pourrais regretter !


A son âge, Léonce n'était plus habitué aux réprimandes de sa mère. il baissa la tête, croisa ses bras et plongea son regard dans la pénombre de la nuit vers un horizon qu'on ne distinguait presque plus.


— Parle, Louise. Ne te laisse pas impressionner... relança Juliette.


Les yeux de Louise s'étaient embués mais elle résistait de toutes ses forces. elle savait que ce moment serait une épreuve. elle l'avait redouté et rejoué tant de fois dans sa tête. Il fallait franchir cette étape, elle réunit toutes les ressources qu'elle avait en elle.


— Irénée Villal a été étonné mais il m'a demandé de patienter quelques semaines. Et il m'a proposé de rejoindre la borde de Montplaisir chez les Lavalette . La femme du métayer est gravement malade, ils ne savent pas trop ce qu'elle a. J'aurai un salaire, une chambre et je m'occuperai de la famille, des animaux et je ferai les travaux dans les champs.

— Et quand elle sera guérie cette femme ? Qu'est-ce que tu deviendras ? osa Elia

— Je n'ai pas de réponse à cette question. Je m'en remets au destin...

— Au destin ? Tu devrais te méfier il y a longtemps qu'il se joue de nous le destin !

— Mais... quand partiras-tu ? demanda Hélène visiblement très émue.

— Dans un mois, le temps de m'organiser, de nous organiser. Je ne vous abandonne pas, je continue ma vie. Autrement. Vous n'avez plus besoin de moi maintenant. Et puis je ne serai pas loin, la Bourdette est de l'autre côté de Florac à vingt minutes à pied tout au plus.

— Tu nous laisses ? en plein milieu des travaux d'été ? s'étrangla Léonce.


Elia se leva et prit sa chaise :


— Tout le monde a dit ce qu'il avait à dire ? Ou bien doit-on attendre une autre annonce ? Dans le cas contraire, je vais me coucher.


Nul ne répondit. Tout le monde était sous le choc. On en oubliait presque le tracteur. Gabriel ne dit rien mais il entoura de ses grands bras les épaules de Louise et s'en fut.


Germain semblait courroucé. Il s'approcha de la jeune femme et prononça, lèvres serrées :


— Mais enfin Louise, qu'est-ce que c'est que cette lubie ? Tu te rends compte de ce que tu dis ? Il faut qu'on parle...

— Pas maintenant, Germain. Les choses sont assez difficiles comme ça...

— Mais tu aurais pu m'en entretenir avant ! Enfin quelle lunada ! Comment va-t-on faire ici sans toi ? Tu as pensé aux enfants ? Tu as pensé à moi ?

— C'est bien parce que je n'ai pensé qu'à toi, Germain, que cette chose se produit !


Elle fut elle-même surprise de son audace et s'éloigna, ne lui laissant pas le temps de répondre.


* * *

L'orge cette fois était à maturité. Léonce ne s'était pas trompé : un grand vent d'autan balayait le Lauragais. Il brassait la chaleur sans donner l'impression de rafraîchir l'atmosphère.

La crainte qu'il ne se conclût par de violents orages, comme cela arrivait parfois l'été, s'empara de tous. Germain décida alors qu'il fallait "faire les passages".


Le tour des champs était ainsi réalisé, à la faux, pour permettre le premier passage des bêtes et de la faucheuse. Beaucoup de paysans considéraient que cela permettait d’économiser de la récolte lors du premier passage sous les sabots des bœufs ou les roues de la faucheuse. Cela faisait l’objet de discussions à n’en plus finir. A Penens, ceux de Borde Blanche y avaient renoncé depuis bien longtemps et ils faisaient un tour au bord des champs avec la faucheuse à l’envers.


Mais on les considérait comme négligents ou pire fainéants. Il n’était donc pas question à la Borde Perdue de procéder autrement qu’avec la faux.




Les outils bien aiguisés, il fallait trouver son rythme pour faire chanter la lame contre les jambes végétales fragiles qu’elle couchait par centaines. Pourvu que le faucheur fût habile, d’un geste ample et précis, se formait derrière lui, pas après pas, un andain régulier.

Léonce et Germain y étaient adroits, Gabriel un peu moins qui s’agaçait régulièrement.


— C’est la faux qui travaille pas le faucheur ! s’exclamait Léonce sans s’interrompre

— La lame, laisse la lame au sol, on te l’a déjà dit, Gaby ! relançait aussitôt Germain.

— Mais c’est bien ce que je fais, s’énervait le jeune homme.


Léonce se mettait alors à rire et en profitait pour faire une pause, essuyant la sueur de son front avec un mouchoir qu’il extirpait du fond de sa poche.

Les trois générations d’hommes étaient des taiseux. Ces moments auraient pu être ceux de la confidence ou des échanges. Mais la plupart du temps, ils préféraient échanger sur le travail de la borde, les projets, les récoltes ou le matériel.


Cette fois, Gabriel osa rompre l’habitude :

— Vous saviez, vous, que tante Louise allait nous quitter ?

— Non, Gabriel, sinon je t’en aurais parlé… J’espère encore pouvoir la retenir.

— Après tout ce que nous avons fait pour elle, la voilà qui s’envole comme ça sans prévenir au milieu de l’été. Quelle ingrate ! ragea Léonce.

— Comment peux-tu dire ça papa ? Ce que nous avons fait pour elle ? As-tu jamais mesuré tout ce que Louise a fait pour nous tous ? De tôt le matin à tard dans la soirée, elle ne s’arrête jamais. Elle court des champs au jardin et du jardin à l’étable, elle s’est occupée des enfants et s’occupe de mémé Juliette. Elle n’arrête jamais. L’as-tu déjà entendue se plaindre ? Ne me réponds pas, je sais que non. Tout ce qu’elle a fait, nous l’avons considéré comme naturel. Jamais nous n’avons marqué de plus de considération que cela. Jamais nous ne nous sommes demandé si elle était bien ou mal. Jamais aucun d’entre nous ne lui a même dit un petit merci…


Léonce ne dit rien, continua à faucher comme s’il n’avait pas entendu. Cependant il grommelait. Gabriel arrêta son geste et se tourna vers son père. Ses yeux luisaient, Germain ne sut s'il s'agissait de la sueur qui perlait ou de larmes :


— Je n’ai qu’une question qui me vient quand j’y pense, papa… Comment ferons-nous sans elle ?



Rendez-vous la semaine prochaine pour le trentième épisode intitulé "Dans les champs moissonnés"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site.


Merci à Jean-Claude Rouzaud pour la photo d'illustration.

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