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Chapitre 27 - Les secrets de la vigne en été

Juin était aussi le moment de relever la vigne. Léonce n’aimait pas confier cette tâche à quiconque d’autre et, toutes affaires cessantes lorsqu'il jugeait le moment venu, il y consacrait beaucoup de temps et de soin. Il exécutait cette action pour la première fois sur les vignes de la Borde Perdue et cela lui semblait plus important encore. Il avait ainsi l’impression de faire connaissance avec ses nouveaux vignobles, comme pour les apprivoiser. Les convaincre presque de donner une récolte abonda et équilibré.

Les ramures profitant de l’humidité et de la chaleur s’étaient étendues et déployaient ce vert tendre caractéristique ourlé des vrilles en arabesques qui semblaient vouloir s’échapper vers le ciel.

L’opération était longue mais essentielle : il fallait offrir au soleil la plus grande surface possible de feuillage et éviter l’amas de feuilles nuisible au bon développement des grappes. Relever, attacher, relever, attacher… Le geste expert de Léonce était presque mécanique. Il vérifiait au passage que les piquets qu’il avait taillés dans le bois d’acacia en janvier pour en remplacer certains étaient de bonne qualité. Il s’arrêtait, les effleurant de sa mains pour en estimer la régularité. Satisfait, il reprenait ensuite les rameaux de vigne désordonnés. Il procédait en bon ordre rangée par rangée, jour après jour, s'interrompant parfois pour les foins, pour soufrer, pour sulfater ou pour biner en fonction de l'emploi du temps familial et des besoins de l'exploitation.


Le vieil Adrien Mandoul de Borde Basse arrivait parfois suivant lentement le bord du chemin, d'une démarché lasse, s’appuyant sur sa canne. Il se postait alors au bas du champ, à l’ombre d’un ormeau, et contemplait le travail de Léonce des heures durant. sans doute se souvenait-il que quelques années plus tôt lui-aussi réussissait encore à s'occuper des vignes de Borde Basse.




Un matin, lorsque Léonce décida de faire une pause, il prit sa musette abandonnée à l'ombre d'un cep, en bout de rangée, et se dirigea vers le vieil homme pour échanger avec lui.


— Adieu Adrien !

— Adieu Léonce ! Tu dois avoir mal à l'esquina à force de rester penché comme ça. Je l'ai tellement fait ce travail qu'un jour ce mal de dos a décidé de ne plus me quitter.

— Le jour où les vignes se relèveront toutes seules, on n'aura qu'à les regarder faire, un verre de rouge à la main, assis au bord du champ, sourit Léonce. Tè, à propos de rouge...


Léonce extirpa de son sac un litron, deux gobelets en métal et sortit d'un morceau de pain et un demi-saucisson.


— Le mal au dos, c'est une chose mais la chaleur en est encore une autre... J'ai l'habitude de la supporter mais je n'ai plus vingt ans... Et cette année, je trouve qu'on n'en manque pas. Allez Adrien, on trinque...


Le vieil homme ne refusa pas le gobelet. Il en faisait tourner le contenu en le fixant. Il cherchait comment entamer la conversation avec Léonce qu’il avait du mal à cerner.


— Voilà plus de six mois que vous êtes installés chez Bacquier, comment vous vous sentez à la Borde Perdue ?

— Pourquoi cette question ? s'étonna Léonce.

— Eh be pour savoir pardi... Parce que je m'inquiète de votre installation... de votre bien-être en quelque sorte...

— Oh je commence un peu à te connaître, Adrien. Dans ta question, il y en a une autre... Comme ces tiroirs cachés dans les commodes ou les armoires qui ne se libèrent que lorsqu'on a ouvert le premier...

— Mais qu'est-ce que tu vas penser là ? Non simplement je veux savoir si cette nouvelle borde vous convient...

— Bien-sûr qu'elle nous convient. je ne dis pas que c'est facile. L'état dans lequel nous avons trouvé les parcelles nous a demandé de nous relever les manches. Mais on s'y est tous mis. Quand je vois comment cette vigne avait été considérée, je me dis qu'il faudra bien deux ou trois saisons pour qu'elle ne soit plus vexée et rende pleinement... Mais j'ai bon espoir... Les terres c'est pareil...

Mais je suis content, tu sais. Ce déménagement ne nous a pas apporté que du travail. Mon fils Germain a fait une rencontre et va bientôt se marier. Je pensais que cela n'arriverait plus. C'est inespéré. Et puis ?

— Et puis quoi ? fit semblant de s'étonner le vieil Adrien qui avait déjà avalé la moitié de sa timbale.


Léonce avait l'oeil rieur.


— La question-tiroir ? Le fond de la commode ? Qu'est-ce que tu veux vraiment savoir Adrien ?


Le vieil homme hésita. Il voyait bien que Léonce n'était pas dupe de ses détours.


— Eh bien, en fait... Tu te souviens de cette histoire que je vous ai racontée, un soir à la veillée cet hiver ? Ces paysans qui recevaient des voyageurs à la Borde Perdue qu'on a tués pour les détrousser et leur fille qu'on n'a jamais revue ? Et qui hante... enfin qui hanterait toujours les lieux la nuit ?

— Ne m'en parle pas Adrien, cette histoire a rendu mes petits-enfants piròls. Ils cherchent ce fantôme partout depuis... Faut être jeune pour croire à de pareilles colhonadas...


Adrien prit une longue inspiration, se recala sur la souche sur laquelle il s'était assis, tendit son gobelet pour être resservi de vin rouge comme si cela allait lui injecter du courage :


— Léonce, reprit-il, lorsque je vous ai raconté cette histoire, je n'ai pas voulu vous inquiéter alors j’ai fait celui qu’on ne prenait pas vraiment ces choses là au sérieux mais il faut faire attention à cette Borde Perdue. Métayers après métayers, cette borde a porté malheur à toutes les familles qui s'y sont succédé. Les uns après les autres, ils sont tous devenus fous ou surmenés ou inquiets ou effrayés... je ne voudrais pas que votre tour arrive.

Fotesas ! s'exclama Léonce en balayant l'idée d'un revers de main. Tu crois que quelques sornettes qui parlent de spectres et de crimes vont m’impressionner ?


Ils souhaitait en fait interrompre Adrien car il était pétrifié depuis toujours par les histoires un peu surnaturelles ou angoissantes qu'on se racontait de génération en génération le soir au coin du feu. Il savait que si l'ancien allait plus loin, cela lui vaudrait quelques nuits sans sommeil à se dresser sur les coudes au moindre bruit sur le galetas.


— Je ne vois pas comment cette Borde pourrait nous porter malheur : tu sais comment on nous surnommait à Penens ? On nous appelait les maffrés. Alors si tu veux, ce que le malheur avait à faire sur nous je crois qu’il l’a largement fait.

— Je le sais... Il faut quand-même se méfier... Et pas que des fantômes d'ailleurs...

— Pourquoi tu me dis ça maintenant Adrien ?

— Je te le dis en toute amitié mais depuis la fête à Florac, le village parle un peu de vous, les Bourrel, alors que jusque là, vous étiez passés presque inaperçus. Il y avait à la fête un homme de Penens qui vous connaissait et qui apparemment ne vous aimait pas plus que ça...

— Athanase Delbosc... dit Léonce en levant les yeux vers le ciel vidé de ses nuages.

— Cet Athanase a beaucoup parlé de vous... à beaucoup de monde semblerait-il...

— Je me moque de ce qu'il a pu dire aux gens à notre sujet...

— Mais pas les gens. Tu sais Léonce comment sont les gens... Et plus le village est petit plus les bruits courent vite...

— Je sais tout ça... Je ne vois pas bien ce qu'on peut nous reprocher à part d'avoir été victimes de coups du sort successifs et malheureux. Tout le reste n'est que médisances. bonnes pour las lengas de pelhas.(*). J'ai ma conscience pour moi et elle ne me fait mal nulle part. Je te demande juste une chose, Adrien : si tu croises Elia, ne lui en parle pas. Le regard des autres, les ragots, les murmures sur notre compte l'ont déjà faite tant souffrir... Je ne sais pas comment elle le supporterait une nouvelle fois...

— Sois sur tes gardes. Le poison de la rumeur est le pire de tous. Etienne Pech est sensible au qu'en-dira-t-on... Il a son atelier, sa réputation.. Soyez vigilants. Il ne faudrait pas qu'il remette en cause le mariage de Solange et de Germain seulement parce qu'on parle trop des Bourrel...


Léonce réfléchit un instant, pinça ses lèvres en une moue dubitative puis secoua la tête.


— Merci pour tes conseils et ta sagesse, Adrien... Mais ne t'en fais pas trop pour nous... nous avons les reins solides ! Allez, je vais me remettre à l'ouvrage, ça ne se fera pas seul.


Il remisa dans sa musette les restes de pain et referma la bouteille où il ne restait qu'un fond de vin. Puis il s'éloigna d'un pas décidé en lançant un dernier salut à Adrien Mandoul qui resta assis sur la souche pour observer la suite des opérations de la vigne.


Léonce reprit son travail entre les ramures de vigne mais il n'avait plus le coeur aussi léger. Il avait beau s'en défendre, la conversation avec le vieil homme l'avait un peu chamboulé...


A suivre...


Rendez-vous la semaine prochaine pour le vingt-huitième épisode intitulé "Quand s'annoncent les moissons"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site.


Merci -immense - à Berthe pour le partage de la photo d'illustration de ce chapitre.

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