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Chapitre 26 - Juin sur les champs lauragais

Le mois de juin arriva bien vite. Bien trop vite. Ce mois de juin qui engraissait et faisait luire les herbes folles en alternant comme des couches superposées pluie et chaleur. A peine fauché, le bord des fossés reprenait aussitôt de l’ampleur : les chardons, les ravenelles, les moutardes faisaient bombance et se déployaient à vue d’œil. C’en était désespérant pour qui devait les couper. Il en était ainsi de ce mois de juin durant lequel les métayers eussent voulu voir leurs bras se multiplier tant il fallait être au four et au moulin. Ou plutôt à la vigne aux fenaisons au potager au sarclage et tant encore…


Les Bourrel, comme tous les autres, y étaient habitués et s’organisaient autant que possible pour faire face. Le soleil étirait les journées qui commençaient très tôt pour se terminer fort tard. Si tard parfois qu’ils avaient l’impression que la suivante était déjà en train de s’ouvrir.


Les terres de maïs verdissaient de petits pieds ondulant sous les vents contraires quand cers et autan se disputaient leur domaine. C’était l’époque où il fallait biner et sarcler avec précaution les longues lignes de jeunes plantes fragiles. Une paire de bœufs était souvent mobilisée pour tracter la bineuse. La précaution et la méticulosité étaient de rigueur pour ne pas abîmer les tiges fragiles. Quelques hectares de sorgho demandaient le même soin minutieux concomitamment.


Mais la vraie difficulté, tenace, lancinante et de longue haleine, résidait dans le sarclage de ces champs entiers à perte de vue. Outils à la main, le dos courbé des heures durant, il fallait débarrasser des herbes indésirables et gourmandes les rangées de plantules. Il fallait aussi enlever les ravenelles dans les haricots blancs sinon elles empêcheraient vite leur développement correct et en compromettraient la récolte. Et puis, si les gens voyaient ça en passant sur la route près de la parcelle, que diraient-ils de la qualité de leur travail ? Les lames des sarcloirs s’émoussaient rapidement dans la terre calcaire et les cailloux, il fallait les affûter régulièrement. Lorsque le sol était bien sec, on voyait parfois s’enfuir une petite étincelle à la rencontre du métal et de la pierre. A cet effort, s’ajoutait la chaleur écrasante de certaines journées.

Elia avait développé tout au long des années une virtuosité assez exceptionnelle. Son geste avec un sarcloir était précis et radical : la mauvaise herbe ne s’en remettait pas et la suivante était déjà dans son viseur. Cette habileté agaçait Léonce qui, avait beau essayer de faire aussi bien, oubliait toujours une carotte sauvage ou une morelle noire, ici ou là, ce que sa femme ne manquait pas de lui faire remarquer. Parfois en riant. D’autres fois en s’agaçant davantage.


— Fais donc attention ! On va pas y repasser demain ! Tu vois mieux un verre de rouge qu’une plante verte !


De sa vie, jamais Elia n'avait été femme à y aller par quatre chemins.


Du bas des coteaux, quand un muletier passait sur le chemin, il distinguait au loin les silhouettes voûtées au-dessus de leur labeur, se relevant parfois pour essuyer d’un mouchoir extirpé du fond d’une poche, la sueur de leur front.





Louise frappait à perdre haleine. Ces travaux l’épuisaient mais lui permettaient aussi de décharger un peu de sa nervosité. Et pendant qu’elle avançait, centimètre après centimètre, herbe après herbe, elle pensait à son projet. A cette fuite qu’elle essayait d’élaborer depuis quelques semaines maintenant. Jamais elle ne vivrait sous le même toit que Solange et Germain unis. Ce spectacle au quotidien lui serait insupportable et la ferait probablement mourir à petit feu.


Mais il allait falloir faire comprendre son choix aux enfants. Hélène et Gabriel étaient presque adultes bien-sûr mais ils lui étaient très attachés comme à une mère. Elle avait joué ce rôle auprès d’eux depuis leur naissance, et ils étaient ce qu'elle avait de plus cher. elle les ménagerait autant que possible. Mais bientôt ils voleraient de leurs ailes vers leurs propres vies. Elle se répétait cela souvent comme pour s'autoriser à faire ce choix.


Pour l’heure, le projet était encore bien fragile. Qui voudrait d’une fille de ferme alors qu’ils étaient encore pléthore les brassiers, les journaliers à louer leur bras d’exploitation en exploitation ? se demandait-elle parfois.


Elle avait peut-être une piste pour se tirer de là. Rien encore n’était sûr. Rien encore n’était stabilisé. Des hypothèses fragiles mais qui avaient le mérite d’exister et offraient enfin une possibilité d’horizon. Elle y pensait sans cesse. La perspective de l’annonce aux enfants la pétrifiait, la peur de l’inconnu dans lequel elle se jetait l’empêchait souvent de dormir. Elle n’avait rien connu d’autre, Louise. Que la vie à la métairie, que cette destinée ballotée au gré des drames aigus qui avaient émaillé et même abîmé sa jeunesse.


Mais elle était résolue désormais. Déterminée. De cette vie là, elle n’en voulait pas. Elle avait tellement espéré que Germain se détournât de Solange, elle avait tellement souhaité qu’un grain de sable ne se glissât dans l’horlogerie de cet amour-là. Au lieu de cela, elle les avait vus se rapprocher au fil des semaines de façon inexorable, Solange prenait de plus en plus d’espace dans la vie et le cœur de Germain. Elle pensait qu’il aurait pu lire dans l’intensité des regards qu’elle lui adressait parfois, dans l’appui de certains de ses sourires les sentiments qu’elle nourrissait pour lui. Mais non. Rien. Jamais. Et Louise était bien trop réservée et sauvage pour ouvrir son cœur davantage qu’à travers ces signaux presque imperceptibles.


Les simagrées de Léonce et de Pech le jour de la fête lui avaient paru insupportables. Ils s’étaient congratulés, resservi de vin en échafaudant des projets autour de la cérémonie, en riant de vétilles comme la perspective de leurs vieux costumes exhumés du temps jadis et dont ils ne fermeraient plus ni veste ni pantalon. Ils s’étaient esclaffés.


— On reliera boutons et boutonnières avec de la ficelle de lieuse ! Ce ne sera pas élégant mais ça évitera les accidents ! s’était exclamé Léonce les yeux pleins de larmes tellement il riait en palpant sa bedaine.


L’autre, rouge à exploser, la tête dans les mains n’arrivait plus à contrôler les spasmes qui le secouaient.

Louise n’avait pas ri. Du tout. Elle avait trouvé leur joie indécente.


Depuis elle essayait de faire son deuil de ce qui ne serait pas : Germain et elle, non, cela n’existerait pas. Mais comment dissimuler son affliction quand tous les autres étaient à la fête autour d’elle ? Comment endurer la joie blessante de ceux qui ne pensaient qu’à la noce alors qu’elle ne songeait qu’à s’enfouir six pieds sous terre ?


Germain ne voyait rien, ne soupçonnait pas un instant la tempête intérieure qui dévastait la jeune femme. Elle se disait parfois que, peut-être, cette cécité l’arrangeait bien. Qu’aurait-il fait des sentiments de Louise ? Puis, dans l’instant, elle s’en voulait. Germain était un homme bien, pas un lâche. Il le lui avait d’ailleurs prouvé par le passé.


Elle découvrait depuis toute ces semaines une douleur nouvelle sourde et lancianante, elle en avait connu pourtant, mais celle-là, non elle était d’une espèce qu’elle n’avait encore jamais côtoyée.

Ce sentiment la confortait dans sa décision : seul l'éloignement lui serait salvateur pour aussi coûteux émotionnellement et affectivement qu'il fût.


A quelques rangées de là, battant la terre de son sarclet à un rythme régulier, Germain à mille lieues de se douter du trouble de Louise pensait enfin à ses lendemains. Ils s'étaient soudain éclairés d'un jour nouveau. L'intervention de son père dans sa vie personnelle l'avait d'abord agacé. De quoi se mêlait-il encore Léonce ? Et puis, Solange lui était apparue.


De rendez-vous en rendez-vous, une rencontre après l'autre, réunis par une blessure commune, l'évidence avait surgi : leurs chemins pouvaient se rejoindre. Ils pouvaient panser les plaies de l'autre. La douleur de la jeune femme était encore presque à vif, affleurait sous sa peau, elle pleurait à chaudes larmes dès qu'elle évoquait l'accident de tracteur. Elle s'inquiétait pour son petit Henri. Comment grandirait-il privé d'un père dont il n'avait déjà plus aucun souvenir du haut de ses quatre ans ?

Germain lui parlait alors des jumeaux. Avec ses mots maladroits, il lui redonnait de l'espoir. Il décrivait la faculté des enfants à s'accrocher à la vie, leur curiosité, leur joie de vivre qui reprenait le dessus. Toujours. Il racontait alors les souvenirs d'enfance de Hélène et Gabriel, privés de leur mère mais entourés des leurs et notamment de l'affection de Louise. Solange reprenait alors espoir. Se sentait un peu moins triste. Et lorsque la main pourtant calleuse de Germain essuyait une larme sous ses paupières, elle éprouvait un réconfort qu'elle n'avait pas connu depuis longtemps.


Germain attendait aussi un signe de Bacquier suite à leur conversation quelques temps plus tôt. Il n'avait rien dit à personne pour ne pas créer de fausse joie ou des espoirs déçus. Il était ainsi Germain, délicat de façon instinctive. Il attendait une bonne nouvelle qui, pensait-il, pouvait changer sa vie mais aussi celle de tout son clan... Il en éprouvait une impatience de jeune enfant, avait plusieurs fois failli livrer son secret, se ravisant l'instant d'après.

Non, il ne fallait pas faire miroiter ce projet si cela s'avérait être, en fin de compte, une chimère... Il fallait toujours se méfier, pensait-il, de ce que les propriétaires avançaient, en oubliant peut-être la promesse l'instant d'après. Mais bientôt. Très bientôt. Il saurait....


A suivre...


Rendez-vous la semaine prochaine pour le vingt-septième épisode intitulé "Les secrets de la vigne en été"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site.


Merci à Berthe pour le partage de la photo d'illustration de ce chapitre.

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