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Chapitre 25 - Les petits bals du Lauragais

L'homme au chapeau noir et aux lunettes cerclées d'acier fixait Elia sans discontinuer. Il s'était même adossé à un immense platane. Elle s'était figée en l'apercevant après s'être presque déséquilibrée tant son troublé était grand durant quelques secondes. Le voir lui avait fait l'effet d'une nuée de chauve-souris sombres en plein visage. Les souvenirs des années difficiles étaient remontés instantanément. Athanase Delsbosc avait été quelques années le régisseur du propriétaire d'En Peyre, Alfred Belloc pour lequel travaillaient les Bourrel. Il avait joué un rôle particulier dans la diffusion des rumeurs les concernant à Penens. Il n'avait été ni aimable ni conciliant lorsqu'il travaillait avec eux, il les tenait même en inimitié notoire estimant sans doute que leurs malheurs auraient pu être contagieux. Il avait pensé faire un trait d'esprit à la boulangerie du village un jour en les appelant les maffrés. Ce sobriquet poisseux les avait collés pour toujours.


— Certains surnoms, ils te pèguent aux doigts longtemps ! disait Léonce


Alors revoir, un jour de fête, dans ce village de Florac où ils essayaient d'oublier qu'ils avaient été les maffrés, celui qui les avait verbalement accablés aux yeux de tous les autres était au delà du simple désagrément ou de la contrariété. Elia ne put se départir de l'effroi qui l'avait glacée. Sur le pré, elle eut du mal à participer aux conversations durant l'apéritif, ne lâchant de l'oeil l'indésirable visiteur qui semblait avoir été invité par de la famille, peut-être des cousins, à l'occasion de la fête.


***


Louise attendit le retour des Bourrel et des Pech en surveillant la remise à température de l'ola (*) qui contenait la généreuse blanquette de veau. Elle avait fait le tour de l'établissement, des clapiers, des poulaillers pour s'assurer que tout était bien en ordre.


Il était près de treize heures lorsqu'elle entendit la moto se garer sous le hangar annonçant le retour de Juliette et Léonce puis le reste du groupe s'annonça quelques minutes plus tard en discutant joyeusement.


Les convives affamés s'installèrent rapidement en une longue tablée et l'on servit aussitôt de la charcuterie faite maison en entrée après avoir rempli les verres de vin lauragais. Par la fenêtre entrouverte, rentraient la chaleur d'un après-midi presque estival et les pépiements des oiseaux dans les arbres. De temps à autre, un coq chantait. Tout le monde était gai et profitait de ce moment convivial.

Tout le monde sauf... Elia que la rencontre de la fin de matinée avait accablée. Athanase Delbosc , elle l'avait presque oublié ce sale type.

Tout le monde sauf... Louise que la présence de Solange enfonçait dans le sol chaque fois un peu plus. Et sa douleur s'amplifia lorsqu'à la fin du repas, emportés par la légèreté de l'alcool et de cette journée presque estivale, on prononça pour la première fois le mot de mariage...


Etienne Pech pensait que la date idéale se situait quelques part dans le calendrier après l'été. Léonce disait que les battages devraient être loin derrière eux et les vendanges encore lointaines mais Etienne renchérit : il avait tout de même beaucoup de travail à l'atelier en septembre.


— Mais n'aurions-nous pas un avis à donner, Germain et moi ? s'amusa Solange, nous ne sommes plus de si jeunes gens !


Et la tablée entière éclata d'un rire sonore.


***


Dès le milieu de l'après-midi, Hélène et Gabriel se hâtèrent de revenir à Florac, Gaston Mandoul de Borde Basse leur avait présenté quelques jeunes du village et ils s'étaient donnés rendez-vous pour le bal.


— Nous arrivons dans quelques minutes, nous-aussi, leur avait dit Germain en leur accordant l'autorisation d'avoir un peu d'avance.


Au milieu du petit pré ensoleillé, à côté de la mairie, le public affluait doucement. Quelques personnes âgées flânaient, d'autres s'étaient assises sur un banc à l'ombre tandis que de jeunes gens, installés à même l'herbe riaient bruyamment en attendant que les musiciens finissent de s'installer. On se réunissait peu à peu de toutes parts, on arrivait du village, on venait des campagnes à travers les rues pour converger vers le lieu d'animation. Certains avaient fait un long chemin, parfois à travers champs, parfois leurs chaussures à la main pour ne pas les abîmer et ne les avaient remises que pour entrer à Florac.

On voyait des messieurs endimanchés appuyer leurs bicyclettes contre les murs puis ôter les pinces qui avaient protégé le bas de leurs pantalons des chaînes graisseuses du pédalier avant de les ranger discrètement dans les sacoches accrochées au porte-bagage.


Comme un coup de semonce joyeux, l'orchestre lança les festivités du dimanche après-midi avec "Le p'tit bal du samedi soir" qui attira illico, comme un aimant l'eût fait avec de la limaille, de nombreux danseurs sur la piste terreuse. La java souleva aussitôt un nuage de poussière qui enveloppa leurs jambes d'une nimbée ocre et légère. On entendait des rires ; certains, maladroits, s'excusaient d'avoir marché le pied de leur cavalière. D'autres danseurs, à leurs balbutiements, faisaient trois pas malhabiles, s'arrêtaient, reprenaient la posture pour tenter une nouvelle figure tout aussi échouée mais peut-être plus prometteuse que la précédent.


Les trois musiciens de l'orchestre, un accordéoniste, un batteur, un guitariste, accompagnaient une chanteuse dont l'enthousiasme entraînait les plus récalcitrants au bal musette.





On allait sous les arbres tendre une main pour inviter à la danse en espérant qu'elle ne serait pas refusée. Se prendre une veste, comme on disait, était parfois gage de railleries cinglantes. Les sourires étaient gênés, les démarches timides et les joues toutes rouges et l'on se laissait aller à la danse...


Solange et Germain qui venaient d'arriver ne restèrent pas longtemps au bord de la piste que les semelles agitées désagrégeaient déjà et se lancèrent dans une valse, la bien nommée "C'est lui que mon coeur a choisi".. Ils dansaient ensemble pour la toute première fois. Leurs pas s'accordaient bien, semblait-il, Germain était un peu gauche mais cela ne se voyait presque pas. Solange n'avait pas dansé depuis si longtemps, il y eut bien quelques commères pour s'en offusquer.


— La veuve joyeuse, sifflèrent-elles entre leurs dents.


Mais Solange n'en avait cure, elle revivait enfin après des années si sombres. Et au diable les mauvaises langues...

Elles n'étaient pas nombreuses mais elles avaient fort à faire cet après-midi là...


En effet, Louise avait insisté pour rester à la Borde Perdue pour s'occuper du bétail et ne pas revenir à la fête, les valses, polkas et mazurkas de Germain et Solange lui auraient été insupportables. Léonce et sa femme étaient donc venus eux-aussi passer un moment au bord de la piste de danse floracaise ; Elia avait bien essayé de protester prétextant que cela n'était plus de leur âge, qu'il y avait à faire... En réalité, elle ne voulait recroiser Athanase Delbosc.

Elle avait raison... Il ne travaillait plus pour Alfred Belloc mais ils avaient gardé de très bonnes relations. Et Belloc, du haut de sa malveillance recuite, lui avait conseillé de ne pas se priver d'évoquer les Bourrel à tous les Floracais qu'il rencontrerait.

Ainsi Athanase, grand homme sec au visage en lame de couteau, au sourire luisant comme un poignard, au nez recourbé comme un croc de boucher, racontait à qui voulait l'entendre la vie des maffrés de Penens.


— Je vous assure lorsqu'ils étaient à Penens, ces Bourrel traînaient le malheur derrière eux, affirmait-il avec le plus grand sérieux. Le grand-père a fini ses jours dans la mare, vous parlez d'un drame !


Parfois il rajoutait :


— On ne le saura jamais mais lorsque la maison des Belloc a été cambriolée quelques semaines après leur départ, Alfred et sa femme les ont immédiatement soupçonnés...


Ainsi tentait-il à nouveau de tisser l'étoffe lourde de la rumeur autour des Bourrel alors même que l'humeur générale était à la fête. Elia passa un sale moment, elle voyait bien que l'homme ne les lâchait pas des yeux.


Le bal de l'après-midi s'étira jusqu'à ce que le soleil fût rougeoyant. Le bal du soir reprit dans la pénombre sous les lampions.

Quand il jugea l'heure trop avancée pour eux, Germain s'en fut auprès des jumeaux qui discutaient au milieu de jeunes gens de leur âge et leur demanda de rentrer.


— Hélène, Gabriel, il est bientôt minuit. Passez devant avec vos grands-parents, je raccompagne Solange et je vous rejoins dans un moment.

— Mais papa, s'il te plaît, on s'amuse tellement, insista Hélène.

— Il est l'heure, il faut être raisonnables. Allez, vos grands-parents vous attendent pour rentrer, ils sont fatigués... Je vous rejoins.


Sans doute le pensait-il lorsqu'il le prononça mais cette nuit là, Germain Bourrel rentra fort tard à la Borde Perdue.


A suivre ...


(*) la marmite


Rendez-vous la semaine prochaine pour le vingt-sixième épisode intitulé "Juin sur les champs lauragais"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site.


Merci à Berthe pour le partage de la photo d'illustration de ce chapitre.


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