Rechercher

Chapitre 24 - Les fêtes gaies, les fêtes tristes

La fête patronale de Florac réunissait tout le village le dernier dimanche de mai. Il y avait, depuis la fin de la guerre et sa renaissance, une ferveur encore accrue des Floracais à se retrouver lors de cet événement.

Les balochants - étaient ainsi nommés les membres du petit comité qui s'occupaient de l'organisation - avaient oeuvré toute la semaine à la préparation de la fête qui, en 1952, avait lieu le dimanche 25. Ces sept ou huit volontaires bénévoles s'étaient activés sans ménager leur énergie.


Le petit pré municipal, à l'arrière de la mairie, avait été fauché par leurs soins et une piste de danse ronde avait été dégagée au milieu grâce au rouleau de bois qui permettait de battre les fèves. En fonction de la météo des jours précédents, elle pourrait être boueuse ou un peu trop poussiéreuse. Mais chacun s'en accommoderait avec plaisir, trop heureux de cette parenthèse festive au milieu du long cortège des travaux des champs.


A la Borde Perdue, cette fête avait été prise très au sérieux : elle allait permettre d'officialiser aux yeux du village la relation entre Solange et Germain. Il n'y aurait pas grand monde de surpris : le village était bien un village et les nouvelles couraient encore plus vite que les gamins se poursuivant le long des rues. De l'épicerie à la boucherie, jusqu'à la boulangerie, les plaques tournantes de l'information, on avait beaucoup échangé à ce sujet - Etienne Pech, forgeron de son état, était une figure de la vie locale - aussi les villageois étaient assez peu nombreux à ne pas savoir encore que la fille Pech fréquentait le nouveau métayer de Bacquier, veuf depuis depuis de longues années.

Seul inconvénient, ces Bourrel venaient assez peu au village aussi certains répétaient souvent :


— Mais je ne vois pas qui est cet homme ?


La fête permettrait de mettre enfin un visage sur le fiancé de la fille du maréchal-ferrant.


La décision avait été mûrement réfléchie et Etienne Pech était venu jusqu'à la métairie, un soir après avoir fermé son atelier, pour en discuter avec Elia et Léonce. Il avait fait cela comme s'il s'était agi de jeunes amoureux d'une vingtaine d'années or aussi bien pour Solange que pour Germain, leur âge et leur expérience leur permettaient d'opérer ces choix eux-mêmes. Mais ils étaient décidés comme leurs parents - et c'était une chance qu'il n'y eût pas de divergence de points de vue - à exposer au grand jour leur relation naissante.


Le dimanche matin, les Bourrel s'apprêtèrent assez tôt. Ils s'étaient levés de très bonne heure, plus encore que d'habitude afin de pouvoir apporter tout le soin nécessaire aux bêtes. Louise avait essayé de se défiler arguant qu'elle pourrait rester à la borde pour surveiller l'étable et la basse-cour mais cette faveur lui avait été refusée, les Bourrel voulaient être au grand complet. Cette configuration ne s'était plus produite depuis la messe de Noël et même la vieille Juliette avait choisi d'y assister

La célébration ce jour-là était prévue à dix heures trente. Léonce partit avec la motocyclette, sa mère agrippée à ses hanches à l'arrière du seul véhicule familial motorisé.

Elia, Germain, Louise et les jumeaux partirent à pied de leur côté. Louise, sombre, marchait un peu à l'écart sans même s'en apercevoir.


— Louise, dépêche ! la rappelait à l'ordre Elia de temps en temps, faudrait pas qu'on soit en retard. Qu'est-ce que tu as à bader ce matin ? On est d'accord alors ? Tu repartiras un plus tôt pour faire réchauffer la blanquette de veau hein ?


Comme il était de tradition, les Bourrel avaient réuni une grande tablée à midi pour la fête du village. Les Pech eussent aimé les inviter mais les Bourrel trouvaient que deux ou trois heures d'absence de la borde constituaient déjà un temps très exagéré. Personne n'aurait l'esprit tranquille, il pouvait se passer tant de choses à l'étable, dans le poulailler ou ailleurs. Aussi, il était bien rare qu'on eût l'occasion de fermer à clé la porte d'entrée. A bien y réfléchir, ce devait être la deuxième ou troisième fois depuis l'installation en novembre...


Elia ressentait une certaine nervosité à l'idée d'être observée. Elle avait toujours détesté cela et les gens de Penens ne s'en étaient pourtant pas privés lorsque les Bourrel n'étaient à leurs yeux que les "maffrés" du village. Elle savait que Germain et Solange feraient certainement l'attraction et susciteraient, en douce les commentaires en tous genres. Elle en était mal à l'aise à l'avance voire même inquiète. Elle l'eût été encore davantage si elle avait su la rencontre qu'elle allait faire quelques instants plus tard...


La petite église de Florac était pleine à craquer comme cela arrivait trois ou quatre fois par an : pour la fête locale, Noël, Pâques et parfois les Rameaux. Plus une place sur les bancs, ni les chaises, pas même celles des deux chapelles qui étaient occupées par les familles les plus en vue de la commune et auxquelles elles étaient réservées en tant que généreux bienfaiteurs. Les Bacquier avaient la leur, côté sud du bâtiment, dédiée à Saint-Antoine. Une petite grille en fer forgée munie d'un portillon les séparait de la foule paysanne.


Lorsque les Bourrel arrivèrent, les bancs des femmes étaient déjà tous occupés. Mais Mariette Pech et sa fille Solange avaient gardé quelques places sur le leur et agitèrent bien haut leurs mains gantées lorsqu'elles aperçurent Elia, Louise et Hélène qui les cherchaient du regard.

Mariette et Elia s'embrassèrent ostensiblement sur les deux joues et, comme prévu, on entendit quelques murmures frissonner le long des bancs voisins. Louise s'était assise directement, la tête baissée vers le sol. Elle détestait ce moment plus que tout au monde. Léonce, Gabriel et Germain s'était installés du côté des hommes non loin d'Etienne Pech qu'ils saluèrent avec la chaleur due à leurs relations après avoir placé Juliette sur une chaise, près du choeur en raison de son grand âge.


Des fichus fleuris, quelques chapeaux qui sortaient rarement de leurs boîtes donnaient à l'assemblée un air de fête. On comptait là les plus fervents croyants de la commune mais aussi quelques pratiquants beaucoup plus occasionnels. La messe fut célébrée sans que le curé n'y fît allusion préférant profiter de l'instant pour essayer de ramener, dans un optimisme raisonnable, quelques brebis égarées vers les pâturages du Seigneur dont il avait la charge. Il dut demander le silence à plusieurs reprises en tentant de dissimuler son agacement. Lorsqu'il monta pour prêcher en chaire il jeta de gros yeux en direction de deux ou trois indisciplinés indécrottables qui continuaient à bavarder et que leurs voisins durent pousser du coude pour les rappeler au silence.


Solange et Germain se cherchaient du regard, se souriaient doucement, ce qui n'échappa pas à Louise qui vivait l'enfer.


A la sortie de la messe, le sacristain avait confié deux immenses corbeilles aux enfants de choeur qu'il avait remplies de pa segnat, le traditionnel pain béni confectionné par le boulanger qui avait additionné pour l'occasion sa pâte à pain de lait, d'oeufs, de grains d'anis et de sucre. Les mains piochant les unes après les autres dans la corbeille déstabilisaient les enfants, rouges de s'appliquer à bien tenir le précieux contenu et affichant des sourires crispés.



Sans même s'arrêter, tout le village se dirigea, en rangs dispersés, d'un bon pas vers le monument aux morts situé sur la placette près de la mairie. Les Pech et les Bourrel s'installèrent délibérement côte à côte pour rendre visible ce que tous, à Florac, savaient déjà...

Solange et Germain se tenaient debout, l'un près de l'autre, entourés de leurs parents et de leurs enfants. Seule Louise se tint un moment à l'écart, la gorge nouée, puis n'y tenant plus, reprit le petit chemin départemental pour rentrer à la borde au prétexte de réchauffer le repas des convives.

Les yeux des villageois étaient tournés en direction des tourtereaux qu'on voyait ensemble pour la première fois. Ainsi donc, ce qu'on murmurait dans les conversations devant les commerces, était bel et bien vrai...


Yvon Auriol, le maire eut bien du mal à se ceindre de son écharpe qui s'était entortillée. Madame dut intervenir pour la remettre dans le bon sens. Il ouvrit alors la cérémonie avec toute la solennité et la pompe nécessaires à la circonstances. Une gerbe fut déposée au pied du monument avec les autorités conviées.

Deux clairons et un tambour entonnèrent ensuite l'hymne national avec quelques approximations qui firent plisser les yeux des plus mélomanes de l'assistance.

Le maire déplia ensuite quelques feuilles de papier pour faire un petit discours qu'il avait écrit lui-même à l'adresse de la population.


— Regarde-le, celui-là... Il est tellement orgueilleux qu'il va en tomber à la renverse ! murmura une vieille femme qui préféra s'asseoir sur le rebord de la fontaine sachant qu'il y en avait pour un certain temps.

— Et dire qu'on est obligé de l'écouter alors qu'on a même pas voté pour lui... Tu fais bien de t'installer ma pauvre Madeleine, répondit sa voisine en levant les yeux au ciel, il va enfiler des banalités et s'écouter parler pendant au moins dix minutes alors que nous, on crève de soif.


Il lui en fallut seize exactement. Amédée de Borde Blanche qui avait une montre qu'il tenait de son grand-oncle dont il avait hérité l'avait chronométré, poignet en l'air, surveillant la trotteuse.


— Record battu, c'était encore plus long que l'année dernière, annonça-t-il à la cantonnade qui s'esclaffa.


Le maire, au terme de son discours, invita enfin la population à rejoindre le pré municipal tendu de guirlandes de fanions pour partager un apéritif. Par chance, il n'avait pas plu les jours précédents et le champ était praticable sans trop de dégâts pour les chaussures du dimanche.


Au moment où la foule, dans un mouvement dispersé, se déplaçait pour trinquer autour d'un petit verre de petit vin blanc. Elia aperçut soudain l'homme au chapeau noir et se figea. Elle le reconnut immédiatement. Il était là près d'un platane et il la fixait intensément derrière ses lunettes cerclées d'acier, dans un demi-sourire. Son sang se glaça...


A suivre...


Rendez-vous la semaine prochaine pour le vingt-cinquième épisode intitulé "Les petits bals du Lauragais"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site.


Merci à Berthe pour le partage de la photo d'illustration de ce chapitre.


173 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout
 

Formulaire d'abonnement

  • Facebook
  • Twitter

©2020 par Ceux de la Borde Perdue.
Tous droits réservés. Le web roman présenté ici est une oeuvre de fiction. Les personnages et situations sont purement imaginaires . 
Crédits photos : Bruno Alasset
Créé avec Wix.com