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Chapitre 23 - Luzerne et cachoteries

Mis à jour : 24 déc. 2020

Hélène et Gabriel n'en pouvaient plus de l'interminable mois de mai.

Les foins l'occupaient entièrement sans autre horizon que celui de la charrette suivante. Faucher, retourner, vérifier l'état du séchage, entasser, craindre l'orage, charger, décharger... Lorsqu'ils fermaient les yeux le soir, s'affichait encore derrière leurs paupières l'herbe chaude qui luisait au soleil à perte de vue, ornant les flancs des vallons du Lauragais.

Les vipères et les couleuvres à la recherche des mulots, des campagnols, des souris ou mieux encore de leurs nitées, les insectes qui s'en échappaient étaient devenus des virgules quotidiennes auxquelles ils ne portaient presque plus attention. On n'en finissait pas de cette première coupe.

Aiguiser les dents de la faucheuse, les remplacer si nécessaire, ne pas se blesser lorsque les boeufs la tiraient- on se répétait tellement d'histoires de jambes sectionnées, de membres estropiés, de vies saccagées par un caprice du terrible engin aux crocs de fer acérés - tel était le quotidien qui alternait avec le stockage. Sur les trente-cinq hectares de la Borde Perdue, neuf étaient consacrés aux foins et fourrages et la masse totale sèche avait été estimée par les calculs savants de Léonce à un volume de près de trois cents mètres cubes. Ray-grass, esparcette, luzerne, sainfoin, trèfle exhalaient leur doux parfum végétal qui, au fil des jours et à force de trop le respirer, en devenait presque écoeurant.

Leurs mains se couvraient au fur et à mesure d'épaisses callosités pour se préserver des frottements du manche de la fourche, les maux de dos venaient tirailler leur jeunesse jusqu'au plus profond de leur sommeil. Mais Hélène et Gabriel faisaient face, ne se plaignaient jamais. Ils savaient qu'on les auraient rabroués et puis, il avaient leur fierté. Les douleurs comme les peine, on les taisait.


Gabriel sombrait dans le sommeil à peine couché. Il ne parvenait plus à écouter les bruits de l'ombre. Pour autant, il n'avait pas renoncé à sa quête du fantôme de la Borde Perdue. Il croyait à la véracité de cette histoire plus encore qu'à Dieu ou à diable. D'ailleurs il avait avec la religion les mêmes rapports un peu heurtés que son grand-père Léonce, ce qu'Elia ne voyait pas d'un bon oeil.

Il parlait encore très souvent de Suzette surtout à sa soeur jumelle qui était sa plus fidèle alliée mais même elle, se lassait un peu de cet esprit follet qui donnait trop peu de nouvelles à son goût. A hanter la ferme, Suzette aurait pu la hanter correctement à grands cris lugubres et apparitions fréquentes par nuit de grand vent. Mais là, il fallait bien se rendre à l'évidence à part quelques indices furtifs, l'ectoplasme était un peu chiche. Et Gabriel ne supportait pas qu'on le lui rappelât :


— Tu dis cela pour me contrarierHélène mais soi pas destimborlat (*), je sais ce que j'ai vu. Et par trois fois en plus !


Un après-midi que le foin nécessitait un peu plus de repos que d'ordinaire sous les rayons du soleil, Gabriel entraîna Hélène vers Florac.


— Où allons-nous ? demanda la jeune fille qui aspirait à un peu de tranquillité.

— Suis-moi, je te dis, tu verras bien, répondit-il en la conduisant à travers champ.



Ils entreprirent le trajet le long de l'ornière, sous le bois, pour rejoindre le chemin en contrebas. Les herbes hautes dansaient sous leurs pas.

Hélène profita de ce moment suspendu pour aborder avec son frère un sujet que la promiscuité familiale lui interdisait la plupart du temps.


— Tu en penses quoi de Solange, toi ?

— Et qu'est-ce que tu veux que j'en pense ? répondit Gabriel l'air badin

— Je sais pas... dit Hélène un peu hésitante

— Que veux-tu que je te dise ? Elle est plutôt jolie fille avec sa fossette au menton et ses mèches rousses. Plutôt gentille mais un peu timide. Et son petit Henri est un enfant très amusant...

— Mais Gabriel, je me moque de ces considérations-là...

— Je ne comprends pas alors, dit le vieil adolescent en pressant soudain le pas.

— Attends-moi ! Ce n'est pas ce que je voulais dire... Solange... et notre père.

— Où l'on découvre soeurette que notre père, le sieur Germain, est aussi un homme capable de sentiments et de tomber amoureux !


Il s'esclaffa bruyamment. Il avait détaché les syllabes du mot amoureux en écarquillant les yeux d'une manière effrayante.


— Ce que tu peux être bête, rétorqua Hélène en haussant les épaules.

— Tu veux savoir si cela me dérange ? Ou me choque ?

— Eh bien... oui en quelque sorte...

— Ni l'un, ni l'autre... Je ne vais pas te dire qu'il ne m'a pas fallu quelques temps pour m'habituer à l'idée. Ou que je n'ai pas pensé à notre mère... enfin, à l'image que je me fais d'elle. Mais papa s'est beaucoup consacré à nous. Pourquoi ne pourrait-il pas penser un peu à lui ? Je ne l'ai jamais vu avoir l'air aussi heureux. Tu n'es pas d'accord avec ça ?


Hélène hésita, ne répondit pas.


— Tu n'es pas d'accord avec ça ? questionna-t-il à nouveau en insistant sur chaque mot.

— Il y a quelque chose qui me chiffonne...

— Cette horrible impression qu'elle te vole ton papa ?

— Arrête tes bêtises ! On ne peut jamais discuter sérieusement avec toi ! Non, ce qui me chiffonne actuellement c'est Tante Louise. Autant papa semble heureux, autant Louise paraît triste et préoccupée. Chaque jour un peu plus. Je n'arrive pas à savoir ce qu'il y a... Elle fait des cachoteries : elle a longtemps parlé avec Irénée Villal l'autre jour et je n'ai rien pu savoir. Elle m'a juste dit lui avoir posé une question. Que peut-elle bien demander au régisseur de Bacquier ?

— Toi et ta curiosité ! Tu crois que papa n'en fait pas de cachoteries. Il est revenu de chez Bacquier l'autre jour et rien n'a filtré de leur conversation. Pour Louise, je ne sais pas... Peut-être se sent-elle isolée maintenant que Solange et papa... je ne sais pas... Mais pourquoi toutes ces questions, Hélène ? Tout ça n'est que parpelas d'agassas (**).

— De toute façon, dans cette famille, personne ne dit jamais rien. On ne sait jamais ce que les gens pensent. Toi-même, regarde, je ne sais même pas où tu m'emmènes !


Il rit.


— Tu seras bientôt fixée. Accélère !

Dix minutes plus tard, ils poussaient la vieille grille en fer forgé du cimetière de Florac. Elle s'ouvrit dans un grincement métallique strident.


— Mais qu'est-ce qu'on fait là ? demanda Hélène

— On mène l'enquête !


Les mystères de Gabriel commençaient à taper sur les nerfs de sa jumelle. Il l'entraîna par la main et ils commencèrent à déambuler dans les allées étroites qui séparaient les tombes du petit cimetière pentu.


— Vas-tu enfin me dire ce que l'on cherche ? murmura-t-elle d'un ton agacé comme si elle avait peur de réveiller quelqu'un

— La tombe des parents de Suzette ! Rappelle-toi. Quand nous sommes allés voir le vieux Mandoul, que nous a-t-il révélé ?

— Heu...

— Il nous a dit que la mère de Suzette, selon les versions de l'histoire, se nommait Jeanne ou Marie-Jeanne et que son père avait un prénom italien... Alors cherchons pour en savoir davantage...


Ils passèrent ainsi plus d'une heure à scruter les noms qui ornaient les croix de bois, de fer ou de plâtre. Hélène se prit au jeu. Ils furent observés d'un oeil sévère par deux ou trois vieilles femmes venues se recueillir sur la sépulture des leurs.

Ils allaient bientôt se décourager lorsque dans un angle du cimetière près du mur de pierre, Gabriel découvrit une croix rouillée.


— Viens voir ! s'écria-t-il, je crois que je tiens quelque chose !

— Chhhhhhhhhhhhhut ! pesta Hélène en le rejoignant


La croix à l'abandon des années et des intempéries affichait des lettres de métal accrochées à une guirlande déformée de fil de fer. Beaucoup s'étaient détachées. On y distinguait deux prénoms : J-A-NE et LIVIO mais plus de nom... En grattant la terre de ses doigts, Gabriel découvrit, abandonnés à l'humus, deux S, un R, un E, un O, un N et un morceau de métal plié qui aurait pu jadis figurer un I.

Ils n'osèrent pas les emporter, ç'eût été sacrilège à leurs yeux. Ils s'efforcèrent donc de les mémoriser dans l'espoir de reconstituer le mystère de leur identité. Pour cela, il les répétèrent plusieurs fois comme une mystérieuse incantation, chacun à leur tour pour être sûr de ne rien oublier.


Sur le chemin du retour vers la Borde Perdue, ils tournaient cet alphabet parcellaire dans leurs têtes.


— Jeanne et Livio, les parents de Suzette...

— Ce n'est pas sûr ! Tu t'emballes, mon gars, siffla Hélène

— Nous avons un E, deux S, un R, un O, et un I...

— Oui, enfin pour le I rien n'est sûr... Et en plus il manquerait un A pour Jeanne... et peut-être d'autres lettres ont-elles disparu !

— Ce que tu peux être rabat-joie comme fille ! Je me demande bien qui voudra t'épouser un jour !

— Espèce de saleté ! dit Hélène en riant. Elle se mit à le poursuivre pour lui donner une correction.


Leur course fut stoppée lorsqu'une voix sortie d'un buisson de cade s'éleva.


— Et alors les Bourrel ? On ne dit plus bonjour ?


Il s'approchèrent et virent dans le champ en contrebas Gaston Mandoul, le fils de Jeanne et Simon, les métayers de Borde Basse, occupé à retourner des lignes de foin à l'aide de sa fourche.


— Eh bien alors vous ne travaillez pas aujourd'hui ?

— On est juste allé faire un tour au village. On retourne aux corvées ! s'exclama Gabriel

— Vous viendrez dans quinze jours ?

— Où ça ?

— A la fête à Florac pardi ! C'est toujours à la fin du mois de mai. Venez donc, je vous présenterai des amis.

— La fête à Florac ? Mais quelle bonne idée ! se réjouit Hélène.


La perspective qu'ouvrait cet événement lui sortirait enfin l'esprit des meules de foin.


A suivre...

(*) détraqué

(**) paupières de pies (des vétilles)


Rendez-vous la semaine prochaine pour le vingt-quatrième épisode intitulé "Les fêtes gaies, les fêtes tristes"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site.


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