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Chapitre 22 - Fenaisons en Lauragais

Germain Bourrel avait rendez-vous chez Honoré Bacquier, le propriétaire. Il fut d'emblée écrasé par la beauté de l'imposante bâtisse à étage devant laquelle il arriva. Il prit soin de stopper le moteur de sa motocyclette à distance et finit le chemin en la poussant avant de la garer sous un cyprès. Toujours son incorrigible tendance à ne pas vouloir déranger, à se sentir importun.


Les allées de gravier de la propriété étaient bordées de massifs parfaitement entretenus. On aurait dit les jardins représentés sur ces cartes postales qu'on vendait dans les épiceries et devant lesquelles Germain s'était attardé parfois, des endroits tellement soignés qu'ils paraissaient irréels.


En tant que métayer, il avait l'habitude des échanges avec le régisseur, lorsqu'il y en avait un, des échanges avec le propriétaire sur la conduite de l'exploitation. Même s'il était toujours un peu impressionné lors de ces discussions, il y prenait sa part sans difficulté. Mais cette fois, Honoré Bacquier l'avait convoqué, chez lui et il ne connaissait pas l'objet de l'entretien. Cette opacité lui avait valu deux ou trois nuits au sommeil perlé. Peut-être, se disait-il entre deux cauchemars, Baquier souhaitait-il le recadrer ? Il lui semblait pourtant qu'il s'était investi dans la conduite de la Borde Perdue avec autant d'énergie et d'engagement qu'il avait pu fournir et avec beaucoup d'enthousiasme même. Même s'il lui demandait davantage, il ne pourrait pas. Certes, il avait été plus distrait au cours de ces dernières semaines, ses pensées le ramenant toujours à Solange, mais de là à se faire remonter les bretelles tout de même ! Il n'avait commis aucune faute. Sa vigilance était toujours en éveil pour ne rien oublier, organiser les tâches de la maisonnée : alterner la vigne et les champs, le bétail et le potager, réaliser les semis de maïs, l'herbe à arracher, faucher les foins...


Il était au bas des marches lorsque Honoré Bacquier ouvrit lui-même la lourde porte de bois mouluré..


— Ah Germain, vous êtes à l'heure et je vous en remercie. Il faut absolument que nous ayons une discussion. Entrez, je vous en prie.

— Bonjour Monsieur Bacquier...


Tête baissée, sa casquette à la main, Germain monta les marches du pas empesé de l'hésitation. Il disparut dans l'encadrement de la porte. Lorsqu'il fut dans le corridor, le battant se referma derrière lui d'un claquement sec.




Pendant ce temps, dans un champ distant de quelques centaines de mètres de la Borde Perdue, Elia, Louise, Hélène et Gabriel s'activaient aux fenaisons. Les premières étapes d'un long travail qui courrait tout le mois et au delà. La première coupe de fourrage était essentielle par son abondance et sa qualité. Le soleil des premiers jours de mai avait relégué les gelées matinales aux souvenirs d'avril et fait son oeuvre. Après le passage de la faucheuse, les herbes évanouies avaient séché correctement.

Léonce, de son côté, était monopolisé par le potager dont l'importance était cruciale dans l'économie familiale. Ainsi avait-il, dès la fin des semis de maïs, semé les melons, des petits pois et des baraquets - des haricots blancs - ainsi que des choux. Les pommes de terre restaient à buter et il fallait encore planter six cents oignons environ.


Hélène sursauta et poussa un petit cri de surprise. Au moment où elle avait levé la fourche pleine de foin en direction de la charrette, une énorme couleuvre s'en était enfuie en un vol plané inattendu avant de déguerpir à toute vitesse d'une reptation nerveuse. Gabriel qui avait vu la scène, quelques mètres en arrière, se précipita, fourche en avant derrière l'animal d'un vert profond qui luisait au soleil.


— Laisse-la ! Laisse-la filer ! ordonna Louise.

— Mais Tatie...

— Elle ne t'a rien fait, Gabriel, insista la jeune femme.


Le temps de ce bref échange, elle disparaissait déjà dans le fossé au bout du champ tandis qu'Elia grommelait entre ses dents :


— Si les jeunes ne peuvent plus chasser les serpents maintenant...


Le foin avait été mis en tas les jours précédents, il fallait charger les bottes sur la charrette avant de les transporter vers la borde au pas lent des boeufs.

Une fois dans la cour, le chargement devait passer par une porte ouverte à l'étage sur la fenial où l'un d'entre eux le disposait. Germain qui avait dit qu'il n'en avait pas pour longtemps chez Bacquier se faisait pourtant attendre, le rendez-vous semblait se prolonger.


— Bon, dit Elia, on n'en mettra pas plus. Gabriel, descends de la charrette maintenant sans te casser la binette et viens avec moi, on appellera ton grand-père pour nous aider à décharger. Les filles, pendant ce temps, vous pourriez faire un tas avec ce qu'on a oublié ou fait tomber. Ce serait dommage de laisser perdre tout ça. Il faut râteler un peu.


L'attelage se mit en branle : derrière les boeufs solides, la charrette et son chargement pointu tanguaient tel un frêle esquif prêt à chavirer sur une mer capricieuse.


Hélène et Louise se mirent aussitôt à réunir du bout de leurs fourches les brins d'herbe épars. Ce n'est qu'au bout d'un temps, alors qu'elle travaillaient en silence, que la jeune fille se tourna vers Louise :


— Tatie, est-ce que je peux te poser une question ?


Louise frémit sentant venir un moment de gêne. Sans attendre la réponse, la jeune fille reprit :

— Je te trouve changée depuis quelques semaines. Je n'arrive plus à te parler comme avant. Tu as l'air en colère ou triste selon les jours. Comme si quelque chose te pesait et cela ne passe pas. Au début, je me suis dit que ça allait se dissiper, que c'était dû à notre installation à la Borde Perdue peut-être... Je n'ose pas te le demander mais aujourd'hui je me lance : est-ce que Gabriel - ou bien est-ce moi ? - t'avons blessée ? est-ce que nous eu des paroles déplacées sans nous en rendre compte ? Est-ce que...

— Arrête ça ! Arrête tout de suite ! lui dit Louise les larmes aux yeux.


Elle planta sa fourche dans la terre pour qu'elle tînt droit et s'approcha de sa nièce.


Pichona, sors-toi tout de suite cela de la tête. Ton frère et toi êtes très importants à mes yeux. Vous êtes ma joie, vous êtes un peu comme mes enfants. Nous avons vécu tant de choses ensemble. Jamais vous ne me blesserez, jamais vous ne me vexerez, jamais je ne me détournerai de vous. Je sais que je suis un peu préoccupée en ce moment, un peu tête en l'air mais vous n'y êtes pour rien...

— Mais alors qu'est-ce qu'il se passe ? Qu'est-ce qui te rend malheureuse ? Qu'est-ce qui te met en colère ? Je n'aime pas te voir comme ça...


Louise n'eut pas l'occasion de répondre à son grand soulagement. Un son étrange, rappelant le cri d'un canard atteint de pharyngite, interrompit leur conversation. Au bas du champ, une voiture venait de stationner et klaxonnait à intervalles réguliers.


— Ah c'est pour moi, dit simplement Louise et elle partit d'un pas rapide en direction du véhicule.


Hélène porta sa main à son front pour se parer des rayons du soleil montant et mieux distinguer la scène. Elle vit le conducteur descendre de l'automobile.. Elle reconnut Irénée Villal, le régisseur de Bacquier. Il attendit que Louise le rejoignît et la conversation s'engagea. De là où elle était Hélène n'entendait rien.

L'échange semblait serein. L'homme était appuyé d'une cuisse sur la carrosserie. Louise l'écoutait tête baissée, bras croisés contre sa poitrine et relevait de temps à autre son regard pour le fixer. Ils parlèrent ainsi cinq ou six minutes peut-être davantage.

Puis l'homme se réinstalla derrière son volant, claqua la portière avant de redémarrer pour s'éloigner. Louise demeura ainsi au bord de la route, les mains sur le côté avant de regagner le haut du champ.


D'un geste ample, elle saisit sa fourche et se mit à râteler quelques brins d'herbe.


— Il te voulait quoi le croquemort ? demanda Hélène

— Rien, rien... Enfin, rien d'important. Je lui avais posé une question l'autre jour quand il est venu demander à ton père d'aller voir Bacquier et j'ai ma réponse. Ou presque...


Puis elle s'éloigna à la recherche d'un invisible petit tas de foin à pourchasser. Hélène pensa que sa tante ne voulait pas reprendre la conversation qu'elles avaient commencée quelques instants auparavant. Elle n'osa pas insister. Il fallut attendre encore une bonne demi-heure avant que ne reparussent les boeufs suivis de près par la charrette vidée. Les animaux n'étaient plus deux mais quatre puisque cette fois, Elia et Gabriel étaient flanqués de Léonce qui avait décidé de laisser un peu le potager pour mobiliser un deuxième attelage.


Au même moment, à l'opposé du champ, vrombissait la moto de Germain. L'entretien avec Bacquier s'était enfin terminé. Hélène courut vers son père :


— Alors papa ? Pourquoi il voulait te voir le père Bacquier ? Il voulait se fâcher ?

— Pas le moins du monde, Tout le monde n'est pas comme Alfred Belloc...


Leur précédent propriétaire, irascible et peu patient, était coutumier des coups de sang et des colères tonitruantes. IL fallait laisser passer l'injuste orage avant de pouvoir enclencher une discussion.


— Alors ? Il voulait quoi ?

— Rien, rien... Enfin des histoires de gestion de l'exploitation... Et puis il souhaitait m'entretenir d'un sujet dont je ne peux pas encore vous parler...

— C'est quoi ?

— Un peu de patience, ma fille... Je veux que les choses soient plus abouties avant d'en parler... Je ne voudrais pas que vous soyez déçus...


Hélène soupira et leva ses bras au ciel.


— Décidément, dans cette famille, je trouve qu'on a un goût un peu trop prononcé pour les secrets...

A suivre... Rendez-vous la semaine prochaine pour le vingt-troisième épisode intitulé "Luzerne et cachoteries"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site.


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