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Chapitre 20 - Esquisse des lendemains

Mis à jour : 24 déc. 2020

Ce dimanche après-midi là, Fernand Pujol terminait une cigarette, un pied appuyé contre le mur de la borde, le nez dans l'air frais d'avril. Il plissa ses yeux myopes lorsqu'il aperçut du mouvement au bout du chemin. Il lui fallut accommoder un moment pour distinguer enfin Louise qui s'approchait à toute vitesse sur sa bicyclette.. Elle était suivie d'une nuée de poussière blanche que les roues soulevaient.


— Oh Louise, quel plaisir ! Quelle bonne idée tu as eu là ! s'exclama l'ami de Germain. Que je suis heureux de te voir, comme tu es gentille de penser à nous, . Nine ! Nine ! Viens donc voir qui est là. Mais où est-elle donc ? Nine !


D'un mouvement leste et gracieux, la jeune femme descendit de sa bicyclette mouchetée de rouille, elle s'en fut l'appuyer contre le mur et s'approcha. Fernand la serra dans ses grands bras. Louise lui sourit aussi largement qu'elle le put.


— Louise ? Mais qu'est-ce que c'est que cette petite figure ? Ne... ne me dis pas que tu as une mauvaise nouvelle à annoncer ? Quelque chose ne va pas ma pichona (*) ?


Elle secoua la tête pour répondre par la négative.


— Tu es sûre ? Tu m'inquiètes. Pourquoi as-tu cette si petite mine ? Viens, viens, tu vas nous raconter. NI-NE ?!? Mais bon sang de bois où est-elle donc passée ?


Il entoura les épaules frêles de Louise lui offrant ainsi exactement ce qu'elle était venue chercher, chaleur et réconfort.


Au moment où ils entraient, Nine parut enfin, en haut de l'escalier, un monceau de linge sale dans les bras. Elle avait prévu une ruscada (**) le lendemain. Elle s'en fut le déposer dans une grande corbeille en osier près de l'évier de pierre et revint embrasser chaleureusement Louise.


— Alors, demanda Fernand, cette fièvre aphteuse ? Elle n'est plus qu'un mauvais souvenir ? Depuis votre mésaventure, je surveille mon étable comme le lait sur le feu... C'est dommage pour le petit veau, bien-sûr, mais quand on pense que les boeufs auraient pu y passer, on frémit.

— Tout semble être rentré dans l'ordre, oui... Les six boeufs travaillent à nouveau. Léonce et Germain les examinent de près chaque jour mais ils semblent guéris.


Nine qui avait sorti une bouteille disposa trois verres sur la table avant de s'asseoir à son tour.

Ils demandèrent des nouvelles des enfants - qui n'en étaient plus - de Juliette, de Léonce et Elia. Se lamentèrent de ne pas pouvoir aller les voir plus souvent. Mais le travail était prenant en cette période. Le travail... On y revenait toujours. Il était prenant à bien y réfléchir tout au long de l'année, les activités se succédant les unes aux autres au fil de la course lente des saisons. Fernand avait lui aussi taillé sa vigne et il était occupé en ce début avril à la déchausser grâce à la charrue décavaillonneuse. De longues mais essentielles opérations s'il voulait que la récolte soit à la hauteur de ses espérances.

Dans les jours suivants, il faudrait encore préparer avec la herse les terres de maïs. Les gelées matinales qui perduraient encore compliquaient un peu les choses mais les années ne se ressemblaient pas, il s'adaptait, comme tout le monde, et faisait avec, comme tout le monde....


— Et Germain ? demanda Nine. Comment va-t-il ?

— Il... il va bien...

— je pensais qu'il passerait après la quarantaine, s'étonna Fernand, mais je ne le vois plus, ce sacripant.

— Il est occupé. Il... il fréquente... Il voit quelqu'un, lâcha Louise à grand peine.


Fernand s'esclaffa dans un grand rire tonitruant dont il avait le secret. De ces rires à faire trembler les poutres.


— Il fréquente ? Ooooh le galopin ! Macarèl ! On pensait que ça n'arriverait plus. Eh Nine ? je te le disais hein ? Combien de fois je t'ai dit : ça n'arrivera plus.


Louise s'était rembrunie. Sans y prêter attention, Fernand dont la curiosité avait été piquée au vif voulut en savoir davantage.


— Et qui est l'heureuse élue qui a réussi à réveiller ce coeur endormi ?

— Fernand, quand-même, s'indigna Nine, la délicatesse ne t'embarrasse pas !


Louise avala une gorgée de vin clair pour se donner une contenance.


— Léonce ne t'a rien dit ? reprit-elle. C'est cette fille, là, cette Solange... la fille du forgeron de Florac.

— Quelle âge elle a cette petite ? s'enquit Fernand

— Je n'en sais rien. Sans doute un peu le même âge que moi. Elle est veuve, elle a un pichon de quatre ans. Son mari est mort il y a deux ans, je crois, quand son tracteur s'est retourné dans un coteau.

— Oh la pauvre triste... s'émut Nine.


Un lourd silence s'installa. Fernand fit tourner le vin au fond de son verre d'un mouvement du poignet.


— On... on dirait que cela te contrarie, Louise... osa Fernand au bout d'un moment en relevant les yeux. Je me trompe ?


Louise ne répondit pas. Visage fermé, sourcils froncés, elle fixait un point sur la table de bois sombre.


— Je crois que je comprends ce que tu peux ressentir, lui dit-il. Mais tu sais, ce malheur qui t'a privée de ta soeur, c'était il y a si longtemps. Dix-huit ans déjà... Et Germain... Germain a toujours veillé à ce que les enfants soient bien. Il voulait qu'Angèle soit fière. Il était préoccupé mais rassuré de savoir qu'il pouvait compter sur toi. Il me l'a dit si souvent... Mais aujourd'hui les jumeaux sont grands...

Sans doute as-tu la sensation qu'il trahit ta soeur, cette pauvre Angèle, mais de là où elle est, je ne peux pas parler à sa place mais...


Louise s'était affaissée sur la table, le visage dans ses mains.


— Je t'assure qu'il ne faut pas lui en vouloir. Germain respecte la mémoire d' Angèle plus que tout...Il a été le plus malheureux des hommes et... si aujourd'hui, il a rencontré quelqu'un, ça ne veut pas dire qu'il oublie ta soeur ou que...


Il s'interrompit ne sachant comment finir sa phrase. Un ange aux ailes de plomb passa marquant un silence empesé dans la conversation.


— Enfin, ce que je veux dire... reprit-il.

— Arrête. Tais-toi, va ! Tu ne comprends rien Fernand... l'interrompit Nine en prenant la main de Louise dans la sienne. Je crois que j'ai compris et ce n'est pas d'Angèle qu'il s'agit. N'est-ce pas Louise ?


Fernand fit des yeux ronds, les dévisagea, l'une après l'autre, plusieurs fois.


— Attends, attends, tu n'es pas en train de me dire que... Pichona ? Ne me dis pas que... Oh, Seigneur... Il ne manquait plus que ça.


Fernand venait de réaliser les tourments qui dévastaient Louise.


— Mais qu'est-ce qu'on peut faire ? demanda-t-il, soudain impuissant

— Rien, sanglota-t-elle, rien. On ne peut rien faire... on ne doit même rien faire. je n'avais pas prévu de vous confier ce qui me ronge et je m'en veux déjà... Mais vous m'avez devinée.

— Je peux peut-être lui parler ? décida Fernand. Germain est mon ami. Ce ne sera pas facile mais peut-être que... Qu'est-ce que tu en penses Nine ?


Louise se jeta à ses pieds.


— Surtout pas, Fernand, surtout pas je t'en conjure. Cette chose-là m'appartient. C'est ma douleur et je m'en accommoderai si je le peux. Lui, ce qu'il vit c'est son bonheur. Moi, ce qu'il vit c'est mon malheur... Il n'y peut rien et je n'y peux pas davantage.. Il a bien le droit d'être heureux après tout ce qu'il a vécu et je n'ai pas celui de lui gâcher ça... ça va sûrement me passer... Pour l'instant ça me rend juste folle.

— Mais ces choses-là, Louise, lui dit doucement Nine, plus on veut qu'elles passent et plus elles s'accrochent.




Agenouillée près de Fernand, Louise pleurait maintenant à chaudes larmes. Il l'aida à se relever.


— Jurez-moi, jurez-moi, reprit-elle entre deux sanglots, que vous ne direz rien... à personne...

— Mais Louise, tu ne peux pas rester comme ça. Il faut qu'il le sache si tu veux avoir une chance de...

— Non ! Je ne veux pas qu'il le sache. S'il venait à l'apprendre, je n'oserais plus jamais le regarder en face. Ni lui, ni les enfants d'ailleurs... Mes sentiments se sont réveillés sans que j'y prenne garde. Aujourd'hui je n'arrive plus à les calmer. Ils me mangent le cerveau chaque heure du jour et de la nuit. Je crois que je vais perdre la tête.

— Mais qu'est-ce que tu vas faire ? s'inquiéta Nine

— Je ne sais pas encore. Mais je sais que je ne pourrai plus vivre à la Borde Perdue si cette femme s'y installe avec Germain. Je pourrai pas le supporter...

— Mais Louise tu n'as nulle part où aller, pas de famille. Comment vas-tu faire ?

— Je n'en sais rien. Je ne sais pas encore mais je vais y réfléchir. Il faudra bien que je trouve une solution... Je partirai. Je ne sais pas encore où, je ne sais pas ce que je ferai mais je partirai.

— Louise...

— Promettez-moi ! Promettez-moi que vous ne direz rien de tout cela... A personne de la Borde Perdue. A personne...


Nine et Fernand promirent à contrecœur. Louise resta encore avec eux de longues minutes. Cela ne l'apaisait pas mais leur amitié sincère sembla rendre ses plaies moins vives pour quelques instants seulement.


Ce fut ce même dimanche après-midi, à quelque distance de là, au bord du Rioulet, que Germain embrassa Solange pour la première fois.


A suivre...


(*) petite

(**) lessive


Rendez-vous la semaine prochaine pour le vingt-et-unième épisode intitulé "Et dans le pré"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site.


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