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Chapitre 2 - Armoires, tiroirs et pots à épices

Les charrettes enfin au but, stationnées dans la cour un peu boueuse et mal empierrée de la Borde Perdue, hommes et bêtes s’ébrouèrent un instant. Germain, après avoir attaché les bovins qui paissaient déjà, libéra le chien, un animal hirsute qui ne ressemblait à aucun autre mais se préoccupait aussi bien du bétail qu’il se sentait concerné par la chasse lorsqu'on l'y entraînait - poil ou plume peu lui importait - et Léonce disait souvent en riant : « il fait un peu de tout mais rien de bien. ». Le cabot entreprit de flairer chaque recoin de cette destination inconnue et par là même suspecte. Toutes les encoignures de portes, l’ensemble des abords de la maison et des bâtiments furent méticuleusement passés à la truffe.


Il avait de quoi faire. D'un côté de la cour, le long corps de ferme comprenait en son centre l'étable -  surmontée d'un grenier à foin - par laquelle on accédait à l'habitation en suivant un couloir en pente douce. De part et d'autre de cet élément principal, deux hangars et une remise permettaient le stockage des outils, du grain ou encore des cuves et tonneaux de vin.

En face, trois bâtiments plus petits s'alignaient ayant pour fonction d'accueillir la volaille, les porcs, les lapins et autres animaux d'élevage. Un dernier hangar, plus petit que les principaux, était garni de balles de paille. A l'arrière de cette construction, on distinguait le tas de fumier qu'on avait pris soin d'éloigner suffisamment. Un peu plus loin encore, trois ou quatre cabanes disparates faites de bric et de broc, de planches et de tôles, sculptées par les intempéries complétaient le paysage.


Fernand, Germain, Gabriel et Léonce déchargèrent avec de bruyants efforts la lourde table familiale faite d’épais madriers mal jointés et avant même de l’installer dans la cuisine, la déposèrent sous le hangar de pierre, à l’abri du vent qui n’avait pas interrompu sa course. Louise entreprit d'y servir un casse-croûte. D’un torchon blanc, elle tira un demi-pain dans lequel Léonce entreprit de découper de larges tranches tandis qu’elle déposait quelques morceaux de jambon un peu trop sec – il avait subsisté depuis l’hiver précédent - et un saucisson un peu rance.


— Mémé, je vous apporte une chaise, dit-elle ensuite à Juliette qui se tenait appuyée au mur


Hélène disposa quelques verres. Son frère tira une bouteille d’un panier et les emplit d’un vin clair mais réconfortant. Au soulagement d’être arrivés succéda la perspective d’un travail titanesque qui lestait un peu les enthousiasmes.


— A notre installation, trinqua tout de même Léonce

— Et dépêchons-nous, il y a à faire, enchaîna Elia son épouse pragmatique, en charge comme à son habitude de donner le tempo familial

— Ch’est vrai mais enfin quand-même on peut prendre chinq minutes, marmonna Fernand, la bouche pleine, en tirant sur un coin de jambon avec gourmandise.


Nine secoua la tête, sans rien dire. Ils restèrent encore un peu autour de la table improvisée à ne plus dire grand-chose, un peu hébétés, à regarder autour d’eux pour s’habituer à leur nouveau décor. A la seconde précise où chacun envisageait de se resservir, Elia dispersa les troupes en empilant les verres :


— D’abord, les bêtes…


Germain, Fernand et Louise entreprirent de préparer des litières dans les dépendances libérées quelques heures plus tôt par leurs prédécesseurs. Gabriel et Léonce se chargèrent des éléments disparates du mobilier le plus léger afin d’investir la borde : quelques lits vermoulus que le grand-père et son petit-fils eurent grand peine à faire franchir l’étroite cage d’escalier, des chaises boiteuses, deux ou trois petits meubles à tiroirs… Au dehors, les porcelets qui ne geignaient plus depuis l’arrêt de la charrette furent ainsi libérés de l’espace où ils avaient été confinés, délimité de part et d’autre par le dos de la vieille commode et deux têtes de lit de bois sombre. La basse-cour retrouva elle-aussi progressivement sa liberté, on sortit volailles et lapins des cages qui servaient d’ordinaire à se rendre au marché pour commencer à les placer dans leurs nouveaux locaux. Les poules et le coq, les oies et le jars ne sortiraient déambuler dans l’herbe verte que les jours suivants. Les trois chats furent consignés dans les remises afin d’éviter leur fuite définitive dans ces collines inconnues.



A midi, alors que l’imposante table avait trouvé sa place définitive dans la cuisine, un repas certes frugal préparé la veille fut servi pour redonner de l’énergie aux travailleurs. Elia avait allumé un feu dans la grande cheminée pour le réchauffer. On s’aperçut à cette occasion qu’elle emplissait la pièce d’une légère fumée âcre si on ne maintenait pas un filet de courant d’air en laissant entrebâillée la porte d’entrée. Avec une opportunité fort à propos, elle jointait très mal dans son chambranle.


— Demain nous irons faire le tour des terres à emblaver, il faudra s’y mettre bientôt, s’inquiéta Germain


Il dirigeait l’exploitation familiale depuis que Léonce, son père, avait pu faire valoir ses droits à la retraite. L’homme travaillait toujours autant mais le bail était désormais au nom de son fils. La passation entre eux, aussi naturelle qu’elle apparût aux yeux de tous, n’allait pourtant pas de soi. S’insinuait depuis dans leur relation une légère tension à peine perceptible mais que chacun dans la famille sentait pourtant bel et bien. A ce moment précis, nul ne doutait que Léonce cherchait un argument à opposer à son fils même si Germain avait raison en analysant la première urgence, le blé.


— Il faudra tout de même vérifier les stocks de foin avant de valider l’inventaire. Il ne faudrait pas qu’il aient trop diminué…


Fernand qui avait bien remarqué ces petites algarades sourit en reprenant une pomme de terre dans le plat avec la pointe de son couteau. Le regard noir que lui lança Léonce éteignit son air jovial dans la seconde. L’autorité naturelle de cet homme de soixante-six ans s’exprimait sans même qu’il le voulût. A la moindre occasion. Seule Elia, dotée d’une trempe bien à elle, ne s’était jamais laissée impressionner par les colères froides de son mari qu’elle dépassait en outre d’une tête quand elle se tenait debout à son côté. Des disputes tempétueuses en résultaient bien souvent. Ils alternaient alors un dialogue qui oscillaient entre français et occitan mais, avait-on remarqué dans la famille, plus le ton montait et plus la langue d’oc gagnait du terrain. Flottaient alors dans l'air des tournures et locutions très imagées et parfaitement évocatrices pour qui les saisissait... 


— Germain a raison, les emblavures… Si la pluie vient…, appuya-t-elle en guise de conclusion à la conversation

— On ne fait pas du blé dans la boue, conclut Germain


Louise, de l’autre côté de la table le fixa comme pour saluer le point marqué. Il en coûtait à Germain d’occuper son nouveau territoire, elle le savait, et ressentit une fierté à le voir gagner un peu plus d’assurance chaque jour.


La métairie durant l’après-midi devint une sorte de ruche à moins que ce ne fût une fourmilière tant chacun s’évertua à rendre l’installation rapide. Les allées et venues entre charrettes et dépendances se multipliaient ; houes, sarcloirs, fourches trouvaient un emplacement dans la grange, les outils étaient remisés dans des casiers, des caisses ou compartiments de bois. Dans la maison, les lits déposés le matin reprenaient leur forme originelle grâce à leurs charnières rouillées avant d’être recoiffés de leurs paillasses élimées, la maigre vaisselle logeait désormais sur les étagères ou dans les tiroirs récalcitrants du buffet . Juliette avait été installée à la grande table et chargée de les regarnir, les organiser avant que le premier qui passait par là ne les remît dans leur meuble, parfois avec peine.


Louise et Nine s’occupaient des couchages. Même s’il s’agissait davantage de petits réduits certes sombres mais privatifs que de chambres au sens où l’on peut l’entendre, Louise pensa que les jumeaux pour la première fois de leur vie auraient chacun la leur. Enfin pas tout à fait, puisque, pour l’instant, Germain et Gabriel dormiraient sur la fenial*, au dessus de l’étable, en attendant d’avoir le temps de pouvoir cloisonner une petite partie du grenier pour que chacun eût enfin son espace.

Il avait fallu plus d’une heure à Louise et Nine pour tous les installer.


Grâce à l’énergie qu’elles déployaient, les piles de linge se reformèrent dans les armoires aux paumelles grinçantes ; elles y entreposèrent les vieux draps de lin, les torchons et quelques rares nappes. On n’entendait que le murmure sourd du linge qu’elles déplaçaient, empilaient et leurs pas légers sur le plancher. Les chenets, les trépieds dormaient à nouveau dans l’âtre, la boîte à sel à côté,  tandis que les lampes à pétrole, les pots à épices ébréchés reposaient sur la poutre tout juste époussetée du manteau de la cheminée.


Le moteur d’une berline et le murmure des pneus sur les pierres de la cour interrompirent les opérations au beau milieu de l’après-midi.


A suivre...


*fenil


Rendez-vous la semaine prochaine pour le troisième épisode intitulé "Le chapeau de feutre et l'inventaire"

Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site 

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