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Chapitre 19 - Un printemps lauragais

Mis à jour : 24 déc. 2020

Mars apporta dans son sillage de la lumière. Le soleil résonnait sur les nuances tendres du vert printanier jusqu'à les rendre éclatantes. Des nuages d'une blancheur aveuglante circulaient à grande vitesse dans l'infinité bleu limpide et recouvraient les vallons lauragais d'ombres immenses et éphémères. Dans l'atmosphère flottait cette odeur de terre et de végétaux, de fraîcheur et de renouveau qu'on ne sentait en ces contrées qu'à cette période de l'année. Tout cela était parfois lessivé par la brutalité des giboulées avant de renaître aussitôt l'instant d'après.


La Borde Perdue sortit aussi de sa quarantaine comme d'un engourdissement. Il y eut bien-sûr à déplorer la perte du petit veau mais les boeufs, visités régulièrement par le vétérinaire Feuillate, se remirent du virus avec lenteur et patience.


Enfin, un matin de la mi-mars, Léonce en sortit une première paire, la plus jeune, qu'il attela pour passer la herse au blé du champ qui longeait le potager, sous les ligne d'artichauts. Il posa précautionneusement le joug, attacha les juilles, vérifia le tresagat et les encouragea à avancer. Germain et Gabriel suivirent l'équipage pour observer leurs réactions et arrêter le travail au moindre signe inquiétant. Il n'en fut rien. Certes les bestiaux s'essoufflèrent plus rapidement qu'à l'ordinaire mais la façon dont ils travaillèrent, quelques dizaines de minutes, fut jugée des plus encourageantes. Les signes de la maladie s'étaient estompés.


Pour ne pas que la vigne pleurât, ce qui l'aurait affaiblie, la taille de printemps fut entreprise dès que possible avant la reprise de la végétation. Germain et Léon firent part de leur expérience et de leur savoir-faire au jeune Gabriel pour tailler la vigne jeune à trois yeux et le bois vieux de la vigne la plus ancienne à la base d'un vieux sarment. Cette tâche prit de nombreux jours au rythme des cliquetis métalliques des sécateurs puis des sarments à ramasser le long des rangées.


Il fallut également préparer le petit champ près du potager pour les semis de betterave à venir. Un matin, le hongreur qu'on avait prévenu vint s'occuper de six petits cochons. Léonce tordit le nez lorsqu'il fallut lui régler trois cent soixante francs trouvant que la prestation avait augmenté depuis l'année précédente. Ensuite, les fumures furent réalisées pour la vigne la plus jeune et la parcelle qu'on ensemencerait de melons.


Sous le hangar, Gabriel et Germain installèrent l'égrenoir. S'enclencha alors le long temps de séparation des grains de l'épi en vue des semis qui se profilaient. De grandes saches de jutes recueillaient l'or jaune à la sortie qu'on rangeait les unes à côté des autres contre le mur de pierre.


Louise et Hélène furent en charge, chacune à leur tour, de fréquenter les marchés hebdomadaires avec un peu plus d'intensité qu'à l'ordinaire pendant qu'Elia soignait les animaux. Le confinement dû à la fièvre aphteuse avait empêché ces revenus pourtant essentiels pour l'économie familiale. Aussi, les lignes de bus qui sillonnaient le Lauragais permettaient de se rentre tour à tour à Villefranche, Revel, Castelnaudary, Baziège afin de vendre des lapins pour cinq cent cinquante francs environ, des paires de pigeons à quatre cent cinquante francs l'une et des douzaines d'oeufs à cent dix francs chacune. Une fois, après la quarantaine, Louise s'en fût même à Puylaurens tant les stocks nécessitaient d'être écoulés et un peu d'argent frais rapporté à la borde.


Le temps n'ayant pas adouci sa blessure, Louise, un lundi traîna un peu plus tard qu'à l'ordinaire. Pour ne pas rentrer, elle rata un bus comme par hasard. Durant ce sursis, elle flâna entre les étals des marchands. Elle déambula au coeur de Castelnaudary de la rue de la Baffe à la rue de l'Horloge, mangeant parfois quelques figues sèches qu'elle s'était achetées à la fin du marché, s'attardant à d'autres moments sur un banc public, les grandes panières vides à ses pieds.

Les autobus n'étant pas si fréquents, elle dut se résoudre à regagner l'autogare alors que l'après-midi était déjà bien entamée.


Elle arriva à la Borde Perdue un peu avant les quatre heures de l'après-midi. A grandes enjambées sur le chemin, Germain vint à sa rencontre.


— Mais enfin Louise, où étais-tu ? On s'est fait un sang d'encre ! la houspilla-t-il

— Tu t'inquiètes de mon sort maintenant ? lança-t-elle, perfide, alors qu'il la débarrassait de ses panières.

— Comment peux-tu ... comment oses-tu ? Après ce que... Je préfère me taire, s'indigna-t-il.


Il était blessé.


— J'ai simplement raté le bus, ce sont des choses qui arrivent,

— Des choses qui arrivent, des choses qui arrivent... c'est pourtant bien la première fois...

— Ne t'agace pas comme ça, ça ne sert à rien.

— Les petits étaient inquiets et... moi-aussi, Louise.

— On ne va pas en faire tout une histoire, Je suis en retard. Je peux bien faire ce que je veux non ? Pour une fois dans ma vie. Et si j'ai envie d'ailleurs d'être en retard ? J'essaierai de faire plus attention la prochaine fois et puis voilà. J'ai pris du retard parce que j'ai bien vendu. Je reviens avec trois mille quatre cent quatre-vingts francs dans la poche.


Elle lui montra la liasse qui n'était pas bien épaisse..


— Tu les mettras dans la boîte en fer comme d'habitude, lui dit simplement Germain.


Elle se tut un instant mais ne put s'empêcher de rajouter :


— Je ne te demande pas, moi, où tu vas quand tu t'absentes quelquefois.


Aurait-il d'ailleurs accepté que Louise le questionnât sur ses disparitions ? Cette assertion le fit blêmir. Une fois ou deux par mois, depuis de longues années, Germain se rasait, s'habillait, prenait la motocyclette et s'en allait pour quelques heures. Au début, les premières années, il trouvait des prétextes pour expliquer qu'il allait en ville, pour une course ou une visite . Mais ensuite, il avait cessé d'essayer d'expliquer. Il y avait alors comme un accord tacite à la ferme, chacun faisait comme s'il ne remarquait pas cette absence provisoire et vaquait à ses occupations. Lorsqu'il revenait, personne ne lui posait de question et Germain ne disait rien. Il en était ainsi.


Ce lundi-là, après cet échange un peu sec, Louise s'arrangea pour ne plus croiser Germain jusqu'au souper. A peine entrée, elle traversa la cuisine sous le regard interrogateur de Juliette, Elia et Léonce mais ne dit mot. Elle gagna sa chambre pour se changer et ressortit aussitôt pour s'occuper des bêtes.

Elle croisa Gabriel dans la cour :


— Mais Tante Louise, où étais-tu ?

— A Cas-tel-nau-da-ry ! ânonna-t-elle sur un ton n'appelant pas de réplique.

Décidément, elle étouffait à la Borde Perdue.



Dans les semaines qui suivirent, la liberté retrouvée après la quarantaine permit à Germain de renouer le fil de son histoire balbutiante avec Solange, la fille du forgeron.


Le dimanche après-midi, il passait la chercher avec la moto et l'emmenait marcher au bord du Rioulet. Ils s'asseyaient sur la rive herbeuse et contemplaient l'onde qui filait. De longs silences embarrassés, de ceux qui planent quand on ne sait que se dire, envahissaient leurs conversations d'abord trop timides. Les yeux baissés, ils rougissaient un peu chacun à leur tour.


Ainsi, après quelques hésitations maladroites, ils évoquèrent d'abord leur terrible point commun : ce drame qui les avait privés brutalement de l'autre. Ils parlèrent de ce veuvage devenu leur unique compagnon, qui avait fait de chaque jour un jour semblable au précédent, un jour long et gris.

Solange pleura abondamment lorsqu'elle évoqua son amour saccagé par l'accident. Elle se souvenait de chaque seconde de l'horrible journée.. Du moment où on l'avait prévenue. Cet instant où le sol s'était dérobé sous ses pieds. Elle se souvenait avoir refusé obstinément de croire à ce qu'on lui annonçai d'avoir crié. Et la minute d'après, elle avait tout de suite pensé à son si jeune Henri soudain orphelin de père.


Germain, maladroit, ne sut que dire pour la consoler ni quelle attitude adopter devant ses larmes. Alors qu'elle avait pris son visage dans ses mains et que ses boucles rousses faisaient une danse triste autour de son visage, il lança ses bras vers elle avant de renoncer. Lui tendit un mouchoir, tremblant, dont elle ne le saisit pas car elle ne le vit pas.


Il eut davantage de mal à exprimer ses propres douleurs lorsque ce fut son tour, ne fit que les effleurer en quelques mots simples. Le souvenir d'Angèle ne s'exprimait pas, il s'imposait à lui, souvent, sans qu'il s'y attendît. De toute façon, Germain n'était pas à l'aise avec la parole et encore moins avec ses sentiments. Mais Solange et lui sentaient bien qu'il fallait en passer par là pour que davantage de légèreté ne s'installât enfin entre eux.


Ils se virent ainsi trois dimanches après-midi de suite. Ils marchaient au bord du ruisseau, s'étonnaient de la présence de canards, riaient aux courses folles des écureuils. Mais aucun des deux n'osait faire un pas vers l'autre.

Le quatrième dimanche pourtant, au moment de se séparer, Germain osa enfin effleurer la joue de Solange de sa main noueuse. La jeune femme sursauta.


A suivre...


Rendez-vous la semaine prochaine pour le vingtième épisode intitulé "Esquisse des lendemains"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site.

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