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Chapitre 17 - Les confinés de la Borde Perdue

Mis à jour : 24 déc. 2020

Le petit veau, ce matin-là, restait étrangement couché dans la paille de l’étable.


- Robuste, eh bien, que se passe-t-il aujourd'hui  ?


Apathique et sans énergie, lorsqu’il tourna péniblement la tête en direction de Louise, elle aperçut aussitôt l’écume qui entourait son museau et de longs filets d'une bave filandreuse qui s’en échappaient. Il tenta de se lever mais n’y parvint pas.

Louise se précipita vers lui et en le caressant pour le rassurer se rendit compte qu’il avait de la fièvre. Elle fit rapidement le tour des bêtes. Les trois vaches ne présentaient pas de symptômes mais deux des six bœufs bavaient eux-aussi de façon abondante.


La jeune femme s’en fut donner l’alerte.


Le verdict redouté tomba quelques heures plus tard de la bouche du vétérinaire. Rude et assommant..


— Nous avons la fièvre aphteuse ? répéta Léonce hébété

— Pas vous, c'est très rare chez l'Homme. Mais vos animaux, oui, confirma le docteur Feuillate.

— Nos animaux et nous, c'est la même chose, ragea Léonce. Comment on va faire ?


Il écumait, tordant sa casquette entre ses mains crispées.


— L'épizootie court dans la France entière cet hiver, la voici chez vous. Il va falloir prendre quelques précautions pour en prémunir les fermes des alentours et d'autres animaux de votre métairie.

— Lesquelles ? demanda Germain, inquiet.

— Dans un premier temps, vous isoler. Plus personne ne sort ni n’entre à la Borde Perdue. Vous êtes en quarantaine. La gendarmerie passera tous les deux jours, vous leur remettrez des prélèvements. Je vais vous montrer comment faire. Ils feront également un rapport sanitaire.

— Ils vont mourir nos animaux ? s’inquiéta Gabriel.

— J’espère bien que non. Mais il faudra suivre mes préconisations à la lettre.

— Quel est le traitement ?

— A vrai dire... une fois que c'est déclenché, on n'a pas grand chose.


Comme on le lui demanda, le vétérinaire, en repartant, accepta de faire un petit détour par Borde Basse afin de prévenir les Mandoul de la situation. Ils accepteraient sûrement d’être le relais des Bourrel avec le monde extérieur.


— Mais pas question qu’ils s’approchent de la borde. Au bout du chemin. Mais pas plus loin. C’est compris hein ? L’affaire est sérieuse, cette saleté se propage avec une grande vitesse, intima le vétérinaire Feuillate.


S’organiser. Léonce réalisa, avec de vieilles planches de sa réserve qu'il conservait dans la soupente du hangar, une boîte de bois avec couvercle qu’il descendit placer au bas du chemin dans la haie afin de pouvoir communiquer avec les Mandoul.

Un peu plus tard, il mandata Louise pour y déposer un mot qu’il avait griffonné à la hâte sur une feuille de papier un peu froissée.


Adessiatz,

Nous sommes bien ennuyés de ce qui arrive et que le vitrinère a dû vous dire. Pauvres de nous, j’espère que cela ne va pas durer. Nous aurons sûrement besoin de votre aide.

J’accrocherai le torchon blanc dans la haie pour dire qu’il y a un message dans la boîte. Vous le verrez de loin comma ça. Vous n’aurez qu’à faire de même lorsque vous aurez pu nous rendre le service demandé. On essaiera de vous déranger le moins possible. Pour l’instant nous avons assez de provisions.

Pouvez-vous prévenir Monsieur Bacquier de ce qui arrive ?

Nous vous remercions bien de votre aide. A charge de revanche mais dans des circonstances moins ennuyeuses je l’espère.

Léonce 


Alors qu’elle traversait la cour pour s’y rendre, Germain l’interpella.


— Attends Louise !


Il se saisit de la feuille, sortit un vieux crayon à papier de sa poche, s'appuya sur le muret et à son tour traça quelques mots maladroits avant de replier la feuille.


— Je peux y aller si tu veux, proposa-t-il, un peu mal à l'aise.


Il fronçait le nez régulièrement. Ce tic malheureux trahissait souvent son embarras. Louise le savait bien.


— Non, donne, j'aurai vite fait,


Durant tout le trajet jusqu'au bas du chemin, le morceau de papier et sa curiosité lui brûlaient les doigts. Elle oscillait entre la confiance accordée et lire ce que Germain avait écrit. Se houspilla intérieurement d’avoir de telles intentions. Aussi, à peine arrivée, déposa-t-elle le mot dans la boîte puis noua le torchon bien en vue dans une sapinette et repartit aussitôt.

Mais lorsqu’elle eut fait une dizaine de mètres pour reprendre la direction de la métairie, elle fit demi-tour, rouvrit la boîte. Ce qu’elle lut sur le mot déplié la poignarda.


Bonjour,

Un petit service s’il vous plaît. Pourriez-vous prévenir Solange de chez Mariette et Etienne Pech de ce qui nous arrive. Et lui dire aussi pour la boîte ?

Je vous en remercie.

Germain 


Elle éprouva l'envie soudaine de laisser partir la feuille au vent de cers qui secouaient les branches comme s'il pouvait emporter avec lui ce qui était en train de se nouer. Se ravisa et n'en fit rien. Elle replia le mot sèchement comme elle l'eût écrasé et le reposa dans la boîte qui se referma d'un bruit sec.


Germain vit remonter Louise prestement. Alors qu'il vérifiait l'étanchéité d'une bassine de zinc pour en faire un pédiluve de fortune selon les consignes du docteur Feuillate, il lui fit un petit signe en l'apercevant. Elle lui renvoya un visage de marbre.


Germain avait bien remarqué que, depuis quelques temps, Louise n'affichait pas la légèreté et l'humeur joyeuse qui lui étaient devenues coutumières lorsqu'ils s'étaient installés à la Borde Perdue en novembre. A ce moment là, le soulagement d'avoir quitté En Peyre semblait lui avoir donné une énergie nouvelle. Mais depuis quelques semaines, il voyait clairement qu'elle était comme perturbée. Elle s'agaçait plus facilement qu'à l'ordinaire, paraissait de sombre humeur et avançait, toujours le regard baissé, comme perdue dans ses pensées.


Germain avait d'abord mis cela sur le compte de la promiscuité. Ses parents n'étaient pas toujours faciles à vivre et Louise savait se montrait patiente avec eux. Mais les excès d'Elia et Léonce lui pesaient peut-être, après tout, à la fin. Il avait aussi pensé que les jumeaux grandissant et la sollicitant moins, Louise dans cette nouvelle borde avait du mal à trouver de nouveaux repères.


Il aurait bien voulu lui en parler mais il s'en savait incapable. Parler de soi, c'était comme gravir une montagne, trop difficile.


Le visage fermé de la jeune femme venait de le ramener à cette réflexion. Il n'y avait pas pensé depuis quelques jours, son esprit tout entier étant occupé par Solange. Il était surpris du chamboulement qu'avait créé le stratagème de Léonce. La faucheuse rouillée pour prétexte, sa proximité avec Etienne Pech... Il avait tout compris. Mais il s'était laissé surprendre.... La douceur de la jeune femme, sa tristesse l'avaient touché. Et, depuis quelques jours, il avait l'impression que son coeur sortait d'un long hiver dans lequel l'avait enfermé la disparition d'Angèle, dix-huit ans plus tôt.


Il n'avait rien ressenti de tel depuis si longtemps, il était tourneboulé. Un peu désorienté. Il pensait même que cela ne lui arriverait plus. A vrai dire, il s'interdisait même d'y songer depuis des années.


Et là, il se débattait intérieurement entre la joie que cela lui procurait et une certaine culpabilité. Il avait l'impression de trahir un peu Angèle restée de l'autre côté du temps. Et les enfants ? Que diraient-ils ? Mais n'avait-il pas le droit de penser un peu à lui après tout ce qu'il avait enduré ? Ne se laissait-il emporter par une chimère ? Il craignait de souffrir à nouveau.


Cette quarantaine tombait mal, très mal.


Germain n'était pas le seul à developper ce sentiment. Assis à la table de la cuisine, Léonce pestait. Le coup d'arrêt que lui imposait ce confinement lui était insupportable.

Outre le fait qu'il avait du souci pour ses bovins - il savait bien que la fièvre aphteuse pouvait leur être fatale et que cela représenterait une perte considérable - il voyait sa liberté entravée sévèrement.

Alors qu'il voyait son dessein se réaliser, Solange et Germain ne semblaient pas hostiles à essayer de mieux se connaître, le sort s'en mêlait encore une fois au plus mauvais moment. Pour combien de temps les Bourrel seraient-ils coincés à la Borde Perdue ?

Il se resservit un verre.


— Tu bois du vin en plein après-midi maintenant ? Il ne fait pourtant pas un temps beveire (*), s'inquiéta sa mère, Juliette.


La vieille femme assise au coin du feu le dévisageait avec consternation.


— Mais tu vois bien que je ne bois pas, maman. Je... Je réfléchis, voilà, c'est pour ça.


Il ne partait pas si souvent de la borde, il y avait tant à y faire chaque heure et chaque jour. Parfois se rendait-il au village pour faire une course ou sous un autre prétexte, il reprenait ainsi un peu son souffle loin des siens, parfois se rendait-il chez les Mandoul pour rendre service ou en solliciter un... Le simple fait de savoir que cela lui était désormais interdit le suffoquait, l'indignait et l'agaçait au plus au point. Prendre son mal en patience, voilà à quoi il en était réduit et de patience, Léonce n'en avait guère.


Elia entra à son tour.


— Tu va rester le museau sur les pattes à te morfondre pendant toute la quarantaine, Léonce ? assena-t-elle sèchement. Tu trouves qu'il n'y a rien à faire ?

— On ne peut donc pas s'arrêter cinq minutes dans cette borde sans être taxé de tire-au-flanc ou d'ivrogne ? C'est toi qui l'as faite peut-être la boîte en planches pour communiquer ?

— Range cette bouteille et va voir dehors si j'y suis !


Il grommela mais s'exécuta. La chaise qu'il repoussa sous la table grinça sur les tomettes.


L'incertitude qui pesait sur l'exploitation familiale en raison de la survenue du virus les affectait tous mais aucun des Bourrel ne le concéderait jamais aux autres. Même au plus fort de l'épreuve qui était pourtant encore devant eux.


(*) à boire, à se désaltérer


Rendez-vous la semaine prochaine pour le dix-huitième épisode intitulé "Isolement en Lauragais"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site.


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