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Chapitre 16 - Chouette, perdrix et vieille soupière

Léonce avait pris le prétexte de faire examiner une vieille faucheuse rouillée, abandonnée aux orties et envahie de lierre, oubliée derrière le hangar pour inviter le maréchal-ferrant et sa famille autour d'un petit repas.


— Tu comprends, je voudrais l'avis d'Etienne pour savoir si elle est réparable cette faucheuse. Elle ne ferait pas miracle, c'est sûr, mais elle pourrait peut-être rendre quelques services, avait dit Léonce.

— Je ne vois pas ce qu'on peut faire de ce vieux trast (*), lui avait répondu Germain qui s'étonnait toujours de la capacité de son père à développer des idées saugrenues. Mais si ça te fait plaisir...


Etienne Pech et Madame - Mariette - se présentèrent donc à la Borde Perdue, un peu avant midi, vêtus de leurs habits du dimanche qu'ils portaient un samedi, une fois n'étant pas coutume. Ils étaient accompagnés de leur fille Solange, veuve depuis le fatal accident de tracteur de son époux, et de leur petit-fils Henri, un enfant espiègle et souriant qui fut toutefois un peu impressionné durant les premières minutes. Agrippé à la jupe de sa mère, se cachant derrière elle, il ne laissait s'échapper de l'étoffe qu'un seul oeil qui disparaissait dès qu'on esquissait un sourire en sa direction.


— Mais enfin Ricou, lui lança son grand-père, on n'est pas en train de jouer à cluquet (**) !


Mais le petit Henri préféra garder son mutisme et sa prudence pour quelques instants encore, le temps sans doute de s'imprégner de cette atmosphère et des ces visages nouveaux.


On échangea des politesses gênées, on fit quelques présentations maladroites puis hommes et femmes se se séparèrent en deux groupes, les uns à l'extérieur pour aller jeter un oeil à la fameuse faucheuse, prétexte de la visite, les autres à l'intérieur car le trop pâle soleil de février faisait courir des frissons le long des épidermes.


Le projet d'Elia et Léonce s'était fait jour et Louise en comprit la teneur avant même que Germain ne se doutât que quelque chose se tramait.


Malgré la discussion enflammée de la semaine précédente, on ne servit ni oie ni lièvre au cours du repas mais une poule-au-pot qui avait longuement mijoté sur la plaque de la cheminée et dont le fumet appétissant s'était répandu dans toute la borde. Cela sentait la volaille, la farce riche, le laurier, les légumes de saison et la convivialité.


Elia servit d'abord le bouillon en apportant la vieille soupière au milieu de la table.




— Non, Léonce, non, je te le dis : il n'y a plus rien à tirer de cette faucheuse délabrée. Si j'entreprenais de la remettre en état, cela me prendrait tout mon temps et toi, tout ton argent malgré le prix d'ami que je te ferais, réexpliqua Etienne.

— Tu vois papa, je te l'avais bien dit, confirma Germain.

— Toi, fils, tu ferais mieux de servir madame, lui répondit Léonce en désignant Solange, ce serait bien gentil et poli de ta part.

— Appelez-moi donc Solange, dit la jeune femme timidement en tendant son assiette à Germain qui s'était déjà saisi la louche.


Le bouillon était chaud, de grands "slurp" s'élevaient dans la pièce lorsqu'on aspirait le contenu de son cuiller.

Le vin, bien que clairet, fit le reste. L'ambiance se détendit et devint bon enfant au fur et à mesure que l'antique pendule égrenait ses secondes métalliques. La conversation oscillait de la nouvelle vie à la Borde Perdue aux difficultés professionnelles qu'Etienne Pech pouvait rencontrer à l'atelier. Les mauvais payeurs étaient sa hantise. Hélène et Gabriel riait aux facéties du petit Henri qui se montrait plus bavard qu'à son arrivée. Il renversa même son verre d'eau au grand dam de sa grand-mère Mariette.


— Ce n'est rien, ce n'est rien, il est si jeune, répétait Elia en essuyant le liquide répandu sur la table. Si vous saviez tout ce que ces deux-là nous ont fait étant petits...


Germain et Solange, qu'on avait placés côte à côte grâce au hasard à qui Elia avait tordu le bras, étaient un peu compassés. Mais dès qu'ils s'adressaient la parole, Etienne et Léonce échangeaient des roulements d'yeux et clignements de paupières complices et fort peu discrets.


A la fin du repas, un peu avant le dessert, Henri fit le tour de la table pour retrouver les bras de sa mère.


— As-tu déjà entendu une chouette de près ? lui demanda Germain

Nani mossur (***), répondit l'enfant en occitan provoquant les rires de l'assemblée

— Eh bien, écoute...


Germain joignit ses mains en les arrondissant et souffla dans l'interstice entre ses pouces. L'enfant s'émerveilla du hululement qui s'éleva.


— Encore, encore réclama-t-il en riant aux éclats et battant des mains.


Germain s'exécuta et lui montra même comment il imitait la perdrix en gonflant une joue qu'il tapotait de son poing fermé en le faisant rebondir et formant une caisse de résonance de l'autre main placée devant sa bouche.


— L'enfant riait aux larmes, essayait de l'imiter mais n'obtenait que de petites explosions incongrues qui lui provoquaient d'inextinguibles fous-rires.

— Encore, encore, poursuivit-il en s'installant sur les genoux de Germain sans même lui demander.

— Enfin, Henri, tu pourrais demander à Germain s'il est d'accord ? s'indigna faussement Solange

— ça me fait plaisir, dit simplement Germain.


Mariette, Etienne, Elia et Léonce se réjouissaient devant cette scène attendrissante. Louise, de l'autre côté de la table, sentait une vague intérieure l'envahir et la dévaster. Elle transportait la peur, la jalousie et la colère. Cette colère n'était pas tant dirigée contre les Bourrel ou Solange que contre elle. Elle qui n'avait pas su reconnaître ses sentiments, encore moins les dire. Elle qui sentait maintenant sa vie dériver vers l'inconnu. Elle regardait Germain s'amuser avec l'enfant, elle regardait le sourire de Solange dont le visage marqué par des années de peine s'éclairait enfin un peu. Elle se détesta de la trouver charmante. La jeune femme rousse avait en effet une certaine grâce que lui conférait sa toute récente et voluptueuse maturité. Elle avait relevé ses cheveux en un chignon imprécis d'où s'échappaient deux ou trois mèches ondulées qui venaient tutoyer ses épaules.

Louise se retint longtemps, au prix d'efforts surhumains parvint d'ailleurs à se contenir un temps puis n'y tenant plus se leva de table :


— Je vais jeter un oeil aux bêtes... on ne sait jamais, prétexta-t-elle.

— Attends un peu Louise, on va se resservir. Une oreillette ? Des farinettes ? proposa Hélène en poussant le plat vers elle.

— Tu es gentille mais ça ira. Je reviens dans un moment.


Et elle sortit. Nul ne comprit pourquoi. Il y eut un flottement dans la conversation mais les convives se remirent bien vite à plaisanter et bavasser joyeusement.


Dehors, Louise emplit ses poumons d'air frais, il lui sembla un instant que cela l'apaisait un peu. Mais, bouleversée, elle dut s'asseoir, s'appuyer sur le mur, prit sa tête dans ses mains. Son corps était contracté, son teint livide. Le chat vint pousser son coude et se lover contre elle. Elle essayait de réfréner l'émotion qui l'envahissait. En vain. Et pour la première fois depuis longtemps, Louise pleura.


L'après-midi s'étira un peu. elle s'était recomposé un visage quand elle entendit des voix lui signalant que le repas était terminé et que les invités se retiraient. Elle se dissimula derrière le mur de la grange.


— Passe donc nous voir Germain quand tu auras l'occasion. Nous habitons la maison juste après l'atelier. ça nous fera plaisir. Hé Solange ? disait Etienne.


Elle acquiesça.


— Dis au revoir Henri ! Si tu es gentil, Germain refera la chouette et la perdrix la prochaine fois que tu reverras, assura-t-il ensuite à son petit-fils.

Pour toute réponse l'enfant se jeta dans les jambes de Germain.


— A bientôt, petit Henri, à bientôt, lui dit simplement Germain.


* * *


Les jours qui suivirent, la Borde Perdue devient un étrange lieu de transit.


Elia et Louise, à tour de rôle se rendaient aux marchés, chacune au moins une fois par semaine pour vendre lapins, pigeons , poulets et douzaines d'oeufs. Dans le même temps, les travaux prirent de l'ampleur.

Les semis de fourrage occupèrent les hommes des jours durant. Puis la fin du mois approchant, ils commencèrent à tailler la vigne. On convint également qu'il était nécessaire de planter des cerisiers, on fit donc quatre trous pour les accueillir. Léonce n'en avait en effet identifié qu'un seul qui semblait en fin de vie.

On alla aider à tuer un cochon chez les Mandoul. Cela occupa Louise, Germain, Hélène et Elia deux jours entiers.


A cela, se rajoutaient le fait que Gabriel était devenu un courant d'air. Aimanté par le bois. y pensant à chaque seconde de son quotidien.


— Mais tu es sûr ? lui avait demandé Hélène lorsqu'il lui avait raconté la forme aperçue dans le bois.


Il avait mal pris que sa soeur mît sa parole en doute.


— Tu n'as qu'à dire que je suis dingue, toi-aussi ! s'était-il indigné.


Pour lui prouver sa bonne foi, il l'avait entraînée à de multiples reprises jusqu'à la clairière où il avait vu Suzette. Car il en était sûr, il s'agissait bien d'elle. Mais chaque soir, quand ils rentraient du bois, Hélène et Gabriel avaient fait chou-blanc. D'apparition, il n'y eut pas. Pas plus que de silhouette furtivement aperçue.


— Encore à traîner là-bas ? s'agaçait leur grand-mère.


Germain, lui, semblait très occupé par les tâches mais il disparaissait à son tour de plus en plus souvent, le soir après le travail et pour la première fois, le dimanche après-midi. Il n'était pas coutumier de cela.

Louise détestait ces moments, se rongeait les sangs, se demandait où il était mais avait peur de deviner la réponse. Elle tressaillait lorsqu'elle le voyait reparaître. Mais il aurait fallu être piètre observateur pour ne pas remarquer que désormais quelques chose n'avait de cesse d'accaparer l'esprit de Germain. Et cette légèreté nouvelle qui le poussait à rire plus que d'ordinaire. Cette légèreté honnie... cette légèreté insupportable... Cette légèreté qui élevait soudain Germain enfonçait Louise dans les profondeurs de son mal-être.


Le soleil déjà étirait ses rayons davantage, le printemps n'était pas encore là mais les premiers signes de réveil végétal permettaient de l'espérer.


Pourtant, sans qu'on le vît venir, un événement brutal vint mettre un coup d'arrêt à cette agitation de la Borde Perdue. Louise se rendit compte un matin que quelque chose n'allait pas comme d'habitude. Elle fut saisie d'effroi lorsqu'elle crut comprendre ce qu'il se passait... Vite, il fallait prévenir les autres...


A suivre...


(*) objet de rebut

(**) cache-cache

(***) Non monsieur


Rendez-vous la semaine prochaine pour le dix-septième épisode intitulé "Les confinés de la Borde Perdue"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site.

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