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Chapitre 15 - Les apparitions

Dans les jours qui suivirent, Louise s'évertua à déceler des changements chez Germain. Mais, malgré ses efforts, elle n'en observa aucun. Germain restait toujours plutôt taciturne, préoccupé par les affaires de la métairie, se levant tôt, s'affairant tout le jour, s'agaçant des petites contrariétés matérielles du quotidien mais il ne marquait rien. Pas d'impatience particulière. Pas de changement d'humeur notable qui eût trahi une joie particulière.


— Nous avons des projets pour Germain ! avait dit Elia en rinçant les draps dans le Rioulet ou quelque chose comme ça.


Et depuis Louise sentait sourdre en elle une inquiétude vive et lancinante. Qu'avait donc voulu insinuer Elia ? Peut-être était-ce seulement destiné à fermer le bec de Simone Mandoul qu'elle trouvait trop bavarde ? Mais Louise savait bien qu'Elia ne parlait jamais à la légère surtout des affaires familiales.


Qu'était-ce donc que cette histoire qui arrivait au moment même où la jeune femme déstabilisée s'interrogeait sur ses sentiments vis à vis de Germain ? Eh bien, au moins, se disait-elle, cela mettrait un terme définitif aux désagréables tergiversations intérieures auxquelles elle était en proie depuis quelques temps. Mais cette résolution ne tenait dans son esprit jamais plus de dix minutes. Ce qui la liait à Germain depuis tant d'années, les enfants, le souvenir d'Angèle dont ils évoquaient parfois la mémoire, avait cimenté leur complicité. Et puis, eux seuls savaient pourquoi les Bourrel avaient quitté En Peyre un peu précipitamment. Eux seuls et personne d'autre. Elle n'était pas avec Germain mais la sensation qu'il lui pouvait lui échapper vers une autre était intenable presque suffocante.


Encore davantage si l'on rajoutait le fait que cette autre n'était qu'un spectre, évoquée à la virgule d'une conversation qui s'était ensuite dissipée dans l'air comme de la fumée.


— Tu n'as pas l'air bien depuis quelques temps, je t'assure, Tante Louise, lui répétait souvent Hélène.

— Je te répète que je vais parfaitement bien mais tu le vois, je cours partout, je suis très occupée.

— Tu devrais penser à te reposer un peu parfois, la Borde Perdue continuerait à vivre quand-même. Tu as les yeux creusés.


Louise s'en voulait de dissimuler avec tant de difficultés son mal-être. Elle le sentait bien : elle était distraite, toujours absorbée dans ses pensées, répondait à côté des questions qu'on lui posait, s'agaçait un peu trop vite. Elle ne dormait presque plus. Et cette situation se détériorait au fil des jours.


— Tu devrais peut-être en parler au docteur ? lâcha même Elia un soir au souper.


Le teint de Louise vira à l'écarlate. Car tous les yeux des Bourrel la fixaient soudain pour déceler les signes d'une faiblesse, d'une pâleur inhabituelle ou d'une pathologie évidente sur ses traits fatigués. elle n'en parlerait pas au médecin, non. Elle savait très bien ce dont elle souffrait et il n'existait pas de médicament pour soulager ces maux-là.






Gabriel continuait à aller dans le bois jouxtant la Borde Perdue quand ses corvées lui en laissaient le loisir. En février, quand on levait la tête, on y distinguait le ciel bas à travers les houppiers dénudés. L'humidité qui y régnait accompagnait une odeur douce de pourriture végétale et d'humus frais. Sous les pas, les feuilles ne craquaient plus. Elles formaient un tapis souple et luisant. Au bout de quelques ramures, déjà des bourgeons trouvaient long le temps hivernal et semblaient s'impatienter.


Un soir, après avoir fait des fagots de peuplier au bord d'un champ toute la journée, il repartit pour une énième exploration. Cette histoire de fantôme ne le lâchait certes pas mais il aimait aussi cet isolement à cheminer parmi les silhouettes sombres des arbres. Seul le murmure mou de ses pas l'accompagnait. Le froid hivernal semblait encore engourdir toute la forêt.


Il se figea lorsqu'il crut distinguer une silhouette frêle et sombre alors qu'il s'approchait d'une clairière. Elle lui tournait le dos, semblait vêtue d'une longue pèlerine dont le capuchon dissimulait entièrement la tête mais il lui sembla apercevoir de longs cheveux clairs qui s'en échappaient. Le bas de son vêtement était en lambeaux comme sides diables gourmands l'avaient tailladé. De longue lanières de tissus pendaient sur le bas d'une jupe longue dont les ourlets étaient eux-aussi abîmés. Les pieds eux-mêmes semblaient ne pas toucher le sol. Gabriel retint sa respiration, plissa ses yeux pour essayer de discerner davantage de détails dans la pénombre, son coeur battait à tout rompre. Elle se tenait là, immobile elle-aussi, semblant fixer un point droit devant elle entre les arbres.


Gabriel n'osait pas bouger de peur de rompre ce moment suspendu. Mais après quelques secondes, il n'y tint plus.


— Suzette ? murmura-t-il, Suzette, n'ayez pas peur. Je suis Gabriel de la Borde Perdue. Vous n'avez rien à craindre de moi. Je veux vous aider...


Il lui sembla qu'elle tournait légèrement la tête de côté. Puis soudain, la forme plongea en avant dans un cri strident et fut avalée par l'obscurité du bois. Gabriel se mit à courir mais malgré ses efforts n'en retrouva pas la trace. Les branches fouettaient son visage et l'empêchaient de distinguer la direction prise par l'apparition. Il s'arrêta à bout de souffle au bout d'un moment. Dans sa tête, la frustration de la brièveté de ce moment le disputait à la satisfaction de cette rencontre furtive.


— Je l'ai vue, je l'ai vue, se répétait-il. Mais ils vont encore dire que je suis fou...


* * *

Février multiplia les activités à la Borde Perdue. Léon s'enquit de trouver de "la graine de fourrage" - comme il aimait à dire - à Castelnaudary pour envisager les prochains semis. Esparcette, luzerne, ray-grass, sainfoin seraient bientôt en terre. Les quatre coupes de foin occuperaient largement printemps et été et étaient essentielles pour le nourrissage des animaux.


La corvée de fumier prit bien deux ou trois jours, le temps de nettoyer étable et dépendances, de charger les charrettes pour ensuite en épandre le contenu dans les champs à grands coups de fourches. On mit de côté ce qu'on retira des pigeons qui, en son temps, flatterait le vert de la vigne. Les bras des hommes, le soir, étaient douloureux. Mais aucun d'entre eux ne s'en plaignit. Les litières des animaux furent ainsi entièrement renouvelées.


Le froid demeurait vif. Louise, au milieu d'une matinée, entra quelques instants réchauffer ses doigts engourdis près de la cheminée où cuisait lentement la soupe de midi. Elia et Léonce étaient en grande discussion. Ils la dévisagèrent un instant mais ne s'interrompirent pas.


— Non, non et non, on ne mettra pas de gibier, le gibier ça fait trop pauvre, insistait Elia

— Mais ça ne fait pas pauvre... la lièvre (*), quand-même, c'est délicieux avec des herbes...

— N'y reviens pas, Léonce, non, c'est non. Je ne VEUX PAS qu'ils nous prennent pour des braconniers ou je ne sais quoi. La lièvre tout le monde, avec un peu d'habileté et un bon chasseur à la maison, peut en servir. Laisse-les courir tes lièvres et laisse-moi plutôt faire rôtir une oie que je farcirai avant.

— Tu n'a pas peur que ça fasse trop "m'as-tu-vu", une oie ? Je ne dis pas que ce n'est pas bon, hein, attention... Je dis simplement que l'oie ça peut faire prétentieux...

— Une oie, ça fait prétentieux ? Louise, tu en dis quoi ? Une oie, ça fait prétentieux ?

— Heu, je, ben ... heu... bredouilla la jeune femme, surprise.


Elle assistait à cette danse étrange qu'ils avaient entreprise, tournant autour de la table sans se rattraper, s'arrêtant pour parler en étirant le coup vers l'autre comme pour l'impressionner.


— Laisse tomber, Louise, elle a toujours raison de toute façon, abandonna Léonce. Va pour l'oie...

— Pour les entrées, on mettra une salade et on goûtera la saucisse qui commencera à être assez sèche. Et avant l'oie, je ferai une sauce de veau. Il ne faut avoir l'air d'être trop cussons (**), conclut Elia

— C'est important pour Germain, il faut ce qu'il faut. Il ne faut pas lésiner.

— Tu l'as prévenu ?

— Non pas encore, je sais pas bien comment m'y prendre. Tu sais comment il est...

— Il va pourtant le falloir... C'est bien le 16 ?

— Oui ils viendront tous les quatre, le 16 pour le dîner (***). Toi que tu es sa mère, tu pourrais pas... ?

— C'est ton idée, c'est toi qui le lui annonces ! N'en reparlons même pas ! Mais tu es pas obligé de rentrer dans les détails quand tu le lui diras... Une visite, c'est une visite, après tout.


Louise n'osa pas intervenir ni poser de question. Ils sortirent sans qu'elle en sût davantage. Pourtant, elle brûlait de curiosité sentant que des événements nouveaux n'allaient pas tarder à se déclencher sous leur impulsion.


Elle interrogea du regard la vieille Juliette, assise sur une chaise. Elle leva les mains en signe d'ignorance :


— Je ne sais même pas de quoi ils parlent. Ils ne me tiennent au courant de rien...


Louise patienta pourtant jusqu'au samedi 16 février ne voulant pas déclencher de nouvelle tornade familiale.


Vers midi moins le quart, alors que le vent d'ouest soufflait en rafales folles et froides, quatre silhouettes apparurent au bas du chemin.


A suivre ...


(*) occitanisme car le lièvre est un nom féminin - la lèbre - en occitan

(**) pingres

(***) occitanisme, repas de midi


Rendez-vous la semaine prochaine pour le seizième épisode intitulé "Chouette, perdrix et vieille soupière"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site.

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