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Chapitre 14 - A la granda bugada

Mis à jour : oct. 25

Louise n'était pas ressortie indemne des sous-entendus de Simone Mandoul sur la nature de sa relation avec Germain. Elle s'appliqua d'abord à cultiver intérieurement une indignation outrée, une colère diffuse contre Simone mais, malgré tous ses efforts, elle ne réussit pas à entretenir ce feu-là. Elle dut se rendre à l'évidence même s'il lui en coûta de le reconnaître : elle avait été véritablement ébranlée par le fait que quelqu'un pût envisager, comme une hypothèse sérieuse, dénuée de toute fantaisie ou autre médisance, qu'elle et Germain pussent avoir l'un pour l'autre des sentiments autres qu'amicaux.


Des années plus tôt, pareille insinuation eût créé en elle une révolte inextinguible. Germain était le mari de sa soeur, Angèle. Sa disparition brutale avait rendu sacré le territoire des sentiments. Chez les Bourrel, c'était un périmètre qu'on foulait rarement d'ordinaire et là il avait été sanctuarisé sans même qu'on s'en rendît compte. Et puis Hélène et Gabriel, d'abord nourrissons si fragiles puis jeunes enfants joyeux, demandaient tant d'attention qu'elle ne vécut plus que pour eux.

Des années et des années à courir de la cour de la ferme aux bâtiments puis à la chambre des enfants, à les surveiller comme le lait sur le feu entre deux nourrissages de volailles, à faire des allers et retours à l'école de Penens, à aller prévenir le docteur pour qu'il vînt donner son avis au sujet d'une mauvaise toux... Elle les aimait si fort que cela lui coupait le souffle lorsqu'elle y pensait. Elle avait veillé sur eux à chaque instant, s'était émerveillée de chacun de leurs progrès. Elle espérait seulement que sa soeur serait fière d'elle, d'eux, si de quelque endroit du ciel comme Louise l'envisageait, elle les voyait vivre. Alors, ses sentiments, ses tourments, ses interrogations s'étaient peu à peu enfouis au fond d'elle derrière l'écran de l'accaparant quotidien. Aujourd'hui, les jumeaux avaient moins besoin d'elle, elle en éprouvait parfois un peu de nostalgie du temps de leur enfance.


Elle s'en voulait de cette dérive intérieure qu'elle observait chez elle depuis quelques jours, essaya de faire diversion en s'engageant encore plus qu'à l'ordinaire - mais était-ce possible ? - dans les tâches nombreuses de la métairie, rien n'y fit. La question de Simone revenait la tarauder sans cesse à son grand dam comme ces mouches en été qu'on chasse d'un revers de main et reviennent l'instant d'après.


Dans les premiers temps, elle fut préoccupée par la perception que les gens pouvaient avoir d'eux mais aussi par le regard que Germain pouvait porter sur elle. Depuis des années, ils avaient développé cette complicité tacite s'épaulant sans se le dire au milieu des autres générations de la maisonnée. Et puis un matin, en brossant ses cheveux devant le vieux miroir tout piqueté de sa chambre, elle s'obligea à se regarder en face : et elle, Louise, qu'éprouvait-elle vraiment pour Germain ? Quelle était la nature réelle de ses sentiments pour lui ?




Hélène et Gabriel se félicitèrent une semaine entière d'avoir obtenu le prénom de la mère de Suzette en interrogeant le vieux monsieur Mandoul. Bien-sûr, ils ne savaient pas vraiment s'il s'agissait de Jeanne ou de Marie-Jeanne mais cet indice constituait un début de piste non négligeable pour leur enquête.


Ils réalisaient cependant qu'il serait difficile de mettre à jour le secret de cette fichue Borde Perdue. Gabriel, lorsqu'il regardait la bâtisse depuis la cour, se disait que derrière la façade de pierre ourlée de ses virgules, ci et là, de briques toulousaines, dormaient peut-être encore des clés qui lui permettraient de lever un coin du voile de ce mystère.


Puis souvent, s'il lui restait un peu de temps, il repartait traîner dans le bois à la recherche d'ombres ou de murmures.


* * *

Madame Bacquier fit savoir, au début du mois de février, que les draps entassés de la maisonnée étaient désormais en quantité suffisante pour être lavés. Contre un peu d'argent, bien trop peu à leur goût, les métayers avaient accepté de faire la grande lessive, entreprise qui revenait trois ou quatre fois dans l'année.


Simone Mandoul, Hélène, Louise et Elia, se rendirent donc une après-midi dans la remise jouxtant la grande maison de leurs patrons et installèrent les draps sales sur une charrette pour les rapporter à la Borde Perdue.

Dans, le grand hangar, trônait le dorc, un grand cuvier de bois cerclé de fer rempli d'eau, elles installèrent les draps les uns sur les autres, en terminant, sur le niveau supérieur, par une bonne quantité de cendres enfermée dans une vieille pièce de toile. Les draps allaient tremper ainsi toute la nuit, elles se donnèrent rendez-vous le lendemain aussi tôt que possible après le soin des animaux.


A cette période de l'année, les petites ruscadas (*)) hebdomadaires de la borde constituaient une corvée pénible et contraignante alors la granda bugada (**) relevait de l'accablante besogne.


De bonne heure, le lendemain matin, les hommes préparèrent un foyer et le moment venu, installèrent un chaudron dessus,


Commença alors le long rituel qu'entreprirent Simone, Hélène, et Louise dirigées par Elia qui supervisait les opérations.

Par un petit tuyau s'échappait du dorc un peu d'eau trouble, le lessiu. Chacune à leur tour, Hélène et Louise en récupéraient suffisamment dans un seau qu'elles vidaient dans le chaudron. Simone était chargée de puiser prudemment dans le chaudron et de compléter le niveau du dorc avec l'eau qui tiédissait. Ce lent ballet répétitif d'allers et venues se mettait en place pour deux à trois heures ponctué par les "attends un peu", "vas-y maintenant" ou "ne te brûle pas" lancés par Elia.

La température de l'eau dans le cuvier devait s'élever peu à peu jusqu'à ébullition mais pas trop vite pour ne pas amalgamer la crasse et faciliter les propriétés détergentes des cendres.


Durant ces heures, les conversations allèrent bon train. De temps à autre, Germain ou Léonce venait s'enquérir e l'avancée des travaux ou vérifier qu'elles n'avaient besoin de rien. Peu à peu le nuage de vapeur se formait sous les solives du hangar, la grande buée portait bien son nom.


Louise nourrissait une petite appréhension à chaque venue de Germain craignant que Simone Mandoul ne fît une réflexion qui lui aurait porté le rouge aux joues. Mais rien de tel n'arriva, elle s'abstint.


On parla des adolescents. Pas d'Hélène qui apportait son aide ce matin-là, odeur oblige, mais de Gabriel et de ce satané côté rêveur qu'il avait et horripilait sa grand-mère. Cette histoire de revenante lui mangeait le cerveau, bien que trop, jugeait-elle. On parla aussi de Gaston Mandoul. Simone était soucieuse car elle trouvait qu'il lisait beaucoup.


— Tout ce temps perdu alors qu'il ya tant à faire... On le gronde mais rien n'y fait. Et en plus son grand-père le soutient en disant qu'il est fier de voir que le petit sait tant de choses. Comme il sait qu'on est réticents, il cache des livres partout, s'en fait prêter au village par je-ne-sais-qui et tu verrais, Elia, de temps en temps il fait l'intéressant et emploie des mots qu'on ne comprend même pas. Alors là, moi, j'ai la solution : je fais comme si je n'avais rien entendu !

— La jeunesse d'aujourd'hui est ainsi, soupira Elia, de notre temps, les choses ne se passaient pas comme ça. On respectait davantage l'autorité de nos aînés...Je te parle de ça, ça date de la fin du siècle dernier... Enfin... Tiens, remets encore un peu d'eau...


Lorsque l'eau du dorc fut enfin bouillante, on attendit un peu. Elia jaugeait l'avancée des travaux comme on surveille une cuisson. Puis enfin :


- Allez, ça ira bien...


Avec les seaux, elles entreprirent la vidange du cuvier en laissant le lessiu désormais plus sombre s'écouler lentement par le tuyau de métal. Au fur et à mesure, elles partaient vider le contenu de leurs lourds récipients sur le tas de fumier en bordure de champ.


A la demande d'Elia, Hélène s'en fut prévenir Léonce, Germain et Gabriel. Les draps encore fumants, lourds de l'eau dont ils regorgeaient, furent installés dans de grandes corbeilles d'osier - trois au total - qu'on hissa sur la charrette.


Le petit cortège se mit en branle en direction du Rioulet. Lentement, au pas des boeufs.


Au bord du cours d'eau qui n'était pas aménagé pour les lavandières, Simone indiqua un lieu où la berge et l'eau affleuraient. Léonce attacha les bêtes à un arbre tandis que Gabriel et Germain entreprirent de décharger les corbeilles suintantes.


Drap après drap, elles commencèrent le rinçage. L'eau glacée de l'hiver cingla leurs poignets immédiatement, dévora leurs mains l'instant d'après, elles retenaient les larges coupons de toile blanche pour ne pas qu'ils fussent entraînés par le courant, ils dansaient sur l'onde calme. ILs faudrait les rincer un à un, les tordre pour leur faire rendre le plus d'eau possible avant de les installer sur des. fils sous le hangar de la Borde Perdue pour un long temps de séchage. Une corvée rendue encore plus pénible par le mois de février.


Alors que les hommes allaient s'éloigner, Germain fit demi-tour et dit à Louise en redescendant rapidement vers la berge :


— Attends, je vais avancer ta corbeille plus près de l'eau, tu peineras moins...

— Merci Germain.


Et il repartit aussi lestement qu'il s'était avancé. Simone se tut, le laissant s 'éloigner. Puis elle ne résista pas :


— Tout de même, quel homme charmant ce Germain. Il prendrait soin d'une femme avec beaucoup d'attention. Quelle tristesse de le savoir si seul...

— Plus pour longtemps peut-être, Léonce et moi avons des projets pour lui. Une femme, un mariage pourquoi pas ? Bientôt peut-être... Mais chut ! annonça Elia, mystérieuse.


A ces mots, Louise qui n'était au courant de rien se sentit vaciller un peu tant et si bien que son drap lui échappa et alla s'échouer au loin au milieu de quelques rochers.


— Oh Louise, enfin ! Fais donc un peu attention ! rouspéta Elia


A suivre...


(*) lessives

(**) grande buée



Rendez-vous la semaine prochaine pour le quinzième épisode intitulé "Les apparitions"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site.

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