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  • Sébastien Saffon

Chapitre 12 - Depuis la grande maison

Honoré Bacquier aimait travailler dans son bureau au premier étage de sa grande maison d'où il voyait, au loin, le bois qui enveloppait sa métairie de la Borde Perdue, un peu plus bas la cheminée de Borde Basse - mais il fallait un peu se pencher par l'imposante fenêtre - et, de l'autre côté du paysage, le clocher de Florac qui était presque trop loin pour qu'on l'entendît sonner distinctement.

Mais l'hiver venu, il prenait souvent ses dossiers sous le bras pour s'installer sur la grande table de la pièce à vivre, pas très loin de la cheminée, parce qu'il y faisait plus chaud. Grâce à elle, en fermant bien les portes qui donnaient sur le vaste couloir, on pouvait espérer conserver une température convenable à condition de se vêtir d'un gilet de laine épaisse. Madame Bacquier n'aimait pas trop qu'il travaillât là. Ce cher Honoré avait une fâcheuse tendance à étaler ses papiers un peu partout provoquant un certain désordre dans le salon et la salle à manger. Leur maison, pensait Madame, valait mieux que cela et se devait d'avoir un peu de tenue.


Le froid vif de janvier 1952 fit qu'il prît une nouvelle fois ses quartiers sur la table de chêne moulurée.


Un mardi soir, il traversa le couloir, y rencontra Jeanne, leur femme de maison à qui il demanda :


— Vous voudrez bien m'apporter mon petit verre de vin cuit dans le salon, s'il vous plaît ?

— Tout de suite, Monsieur.






Il s'installa, déploya ses dossiers et ouvrit le courrier reçu de la mairie de Florac. Il n'en ignorait pas le contenu, on le lui adressait chaque année, début janvier, en tant que propriétaire d'une cinquantaine d'hectares sur la commune ; ces surfaces étaient réparties autour de son domaine et comprenaient aussi les terres des bordes dites basse et perdue.


"Monsieur Bacquier,

vous êtes imposé sur le rôle de la taxe vicinale pour une somme de 17.170 F.

Vous avez déclaré vouloir acquitter votre taxe en nature, en conséquence vous êtes requis de faire ou de faire faire pour votre compte les travaux suivants :

charrier du gravillon sur les voies communales

entretien des haies longeant les fossés du chemin de la fontaine

entretien de ces mêmes fossés

(se mettre en rapport avec le garde cantonnier)

Yvon Auriol, maire de Florac-Lauragais"


Bacquier savait qu’il fallait prévoir quelques jours de disponibilité pour ses métayers afin de procéder à ces travaux dédiés à la communauté et qu'on nommait les prestations.

Il renâclait, trouvait toujours un peu exagérée la liste fournie mais il préférait cela au fait de s’acquitter de la somme estimée. Il irait le lendemain les prévenir et chargerait l'un d'entre eux d'aller à la rencontre du garde cantonnier. Plus il seraient nombreux, plus les tâches seraient rapidement exécutées. Il pouvait réunir jusqu’à cinq hommes se dit-il : Jean et Gaston Mandoul, Germain et Gabriel Bourrel et sans doute même Léonce qui était encore dans une belle forme.

Il connaissait bien les Mandoul installés à Borde Basse depuis longtemps et leur avait accordé sa confiance au fil des années. Il avait un œil encore circonspect sur les Bourrel, les trois précédentes familles s’étant succédé à la Borde Perdue lui ayant créé des problèmes, mais il avait noté plusieurs éléments  favorables.

Il avait bien vu la façon énergique avec laquelle les nouveaux venus avaient repris les terres et réalisé les semis, il avait remarqué le soin porté aux bêtes ainsi qu'au tour de la maison qu’il n’avait pas vu aussi méticuleusement ordonné depuis bien longtemps, il avait noté l’organisation experte et efficace que la famille mettait en œuvre pour faire vivre l’exploitation. Il tenait ces éléments pour des signes prometteurs.


Bien-sûr il n’ignorait pas la structure familiale qui était peu commune chez les métayers. Il s’était d'ailleurs renseigné à Penens à leur sujet.


— Ces Bourrel traînent la maffre derrière eux, lui avait dit le boulanger. Des braves gens mais malchanceux. Comme si le mauvais œil n’aimait qu’eux...


Il lui avait fait la liste de leurs déboires : la cabane, l'accueil d'Angèle et Louise, les jumeaux orphelins, le grand-père retrouvé dans la mare...


— Le mauvais oeil, je vous dis. Ma femme se signait dès qu'ils sortaient de la boutique, après les avoir servis... On n'est pas mécontents de les voir déménager.


Il en fallait davantage pour impressionner Honoré Bacquier qui se considérait comme un homme très terre à terre, ne croyait guère à ces balivernes, conforté par la lecture de publications scientifiques dont il était friand lorsque ses affaires lui en laissaient le temps.

Il avait en effet trois autres métairies dans une commune près de Revel et de prospères affaires immobilières à Toulouse desquelles il tirait une bonne partie de sa fortune.


Il aurait pu s'inquiéter davantage lorsqu'il reçut quelques jours après le jour de l'An, Alfred Belloc. L'homme qu'il ne connaissait pas lui rendit une visite courtoise que Bacquier jugea pourtant étrange.

L'ancien propriétaire des Bourrel lorsqu'ils étaient En Peyre se présenta en fin de matinée et demanda à s'entretenir avec lui. Bacquier accepta de le recevoir en comprenant mal cependant la raison de la visite.


Les deux hommes eurent une conversation dans le bureau à l'étage. Belloc, dont la silhouette rappelait singulièrement la lettre P, fit les cent pas sur le tapis tandis que Bacquier l'écoutait, impassible, assis derrière le meuble d'acajou.


— Je me dois de vous prévenir, je ne peux pas vous laisser dans l'ignorance, cher Monsieur Bacquier, comprenez-vous ?


Ce que Honoré Bacquier comprenait était surtout que le type était particulièrement nerveux et remonté et il s'inquiéta même un peu pour la survie des franges de son tapis précieux tant les demi-tours de Belloc étaient vifs.


— Méfiez-vous, méfiez-vous d'eux vous dis-je... Ces Bourrel, avec leur bonnes figures rougeaudes de paysans laborieux, avec leur air de ne pas y toucher, leurs mines contrites de pèlerins tout escagassés de foi devant la grotte de Lourdes, ne valent pas la corde pour les pendre.

— Que leur reprochez-vous exactement ? s'enquit Honoré Bacquier

— Je ne sais pas par où commencer... Leur défaut majeur est leur insoumission, leur résistance à l'autorité... Qui est le patron hein ? Moi... enfin vous... enfin nous ou eux ? Elia et Léonce ont toujours un argument pour vous contredire, l'assolement avec eux est un cauchemar et leur fils Germain, n'est pas contrariant mais plus sournois, il semble d'accord avec vous mais n'en fait qu'à sa tête en fin de compte. Quant à cette Louise Malacan, sa belle-soeur, c'est une insolente et une effrontée, un sale caractère...

— Avoir du caractère n'est pas toujours un défaut, me semble-t-il...

— Pour un métayer, ça l'est ! Ne trouvez-vous pas étrange ce veuf, dans la force de l'âge, jamais remarié qui vit ainsi sous le même toit que sa belle soeur ? Et puis... il faut se méfier d'eux. J'ai toujours recompté les sacs attentivement après les battages...


IL avait détaché les syllabes du mot at-ten-ti-ve-ment.


— Vous volaient-ils ?

— Je n'en ai pas la certitude mais je les ai toujours soupçonnés. Et je ne vous parle pas des canards gras...

— Si, parlez m'en justement, Monsieur Belloc !


Le visiteur prit alors un air mystérieux et parla à voix plus basse comme si les oreilles des murs s'étaient soudain tendues.


— Lorsqu'ils tuaient les canards gras, je passais choisir les miens. Sitôt abattus et plumés, je prenais le temps de tâter les bêtes alignées sur la longue table, de scruter leur abdomen. Eh bien, figurez-vous que je les ai surpris avec les plus beaux canards réservés dans l'arrière-cuisine afin de les garder pour eux. ça vous donne une idée de la mentalité... Méfiez-vous d'eux, vous dis-je...


L'empressement de Belloc à dénigrer ses anciens métayers parut suspect à Bacquier et l'acharnement qu'il mettait à dépeindre ce qu'il considérait comme des méfaits renforçait encore davantage cette impression.


Pour autant il relança :


— Avez-vous eu à vous plaindre de leur travail, Monsieur Belloc ?

— Est-on jamais satisfaits, nous propriétaires, du travail des métayers ? N'attend-on pas davantage d'engagement ? D'amélioration des rendements ? Ce Germain, par exemple, serait bien passé des boeufs au tracteur, je le sentais bien. Un tracteur dans une métairie comme En Peyre et puis quoi encore ?

— La modernisation des pratiques les interroge tout autant que les fermiers ou les petits propriétaires... et même, nous, Monsieur Belloc, disons-le nous !

— Mais justement il s'agit là d'un bail de métayage, pas de bail à ferme...Les choses auraient été alors différentes !


Il se tut un temps avant de reprendre :


— Mais ce qui m'a décidé à venir vous mettre en garde, Monsieur Bacquier, outre une solidarité et une bienveillance toutes naturelles à votre endroit, c'est un récent événement qui est survenu chez moi.

— Chez vous ?

— Oui, Monsieur, à mon domicile, un dimanche matin alors que nous étions à la messe Madame Belloc et moi avons été victimes d'un cambriolage.

— Je ne comprends pas...

— Je pense qu'il s'agit d'une vengeance.

— Une vengeance ?

— Les Bourrel ! Nous ne nous sommes pas quittés en très bons termes, je dois vous le dire. La séparation a été des plus houleuses. Sans doute l'un d'entre eux - peut-être étaient-ils plusieurs ?- a-t-il jugé nécessaire de me faire payer le fait de ne pas avoir renouvelé leur bail en me dépouillant de quelques biens...

— Je pensais que c'étaient eux qui n'avaient pas souhaité poursuivre avec vous ?

— Mensonge ! Mais qui vous a dit ça ? Eux probablement... Leur fourberie les aura poussés à mentir.

— Pourtant on dit que vous avez eu bien du mal à leur trouver succession ?

— Il ne faut pas écouter les rumeurs, Monsieur Bacquier... Les gens sont malveillants... Et jaloux... Mais revenons à mon cambriolage, les gendarmes sur mon conseil sont venus les interroger, le saviez-vous ?

— Je l'ignorais. Et ?

— Et... rien. Rien... pour l'instant ! Alors restez sur vos gardes, Monsieur Bacquier, soyez méfiant. Je vous aurai prévenu...


Devant le peu d'adhésion d'Honoré Bacquier, Alfred Belloc se décida enfin à prendre congé non sans renouveler deux ou trois fois de plus ses mises en garde en descendant le grand escalier.


L'homme à la silhouette en P se replia en s'installant dans sa voiture et et s'éloigna en saluant son hôte une dernière fois.


Bacquier qui l'observait depuis le perron de sa demeure ne fut guère convaincu par cette intervention.


Elle le conforta au contraire dans ses certitudes quant aux Bourrel. Il était convaincu qu'ils feraient du bon travail à la Borde Perdue et cela avait déjà bien commencé. Il se dit même qu'il fallait ancrer ce Germain Bourrel à cette métairie de façon durable et pérenne.


Et pour favoriser cela, il avait même sa petite idée...


A suivre...


Rendez-vous la semaine prochaine pour le treizième épisode intitulé "Le projet de Léonce"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site 


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