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  • Sébastien Saffon

Chapitre 11 - D'osier et d'acacia

1952

Le froid vif des journées grises du début de janvier contraignait les uns et les autres à revenir de temps à autre près du foyer pour se réchauffer. Malgré les gants ou les mitaines, les doigts devenaient gourds sous la morsure du froid. Alors chacun à leur tour, Louise, Germain, Elia, Léonce ou les jumeaux restaient là quelques instants, près de la plaque en fonte où cuisait lentement la soupe du jour dans l'ola fumante. Si les activités hivernales étaient moins denses, elles n’en étaient pas moins incontournables.


Louise, pour faire boire les bovins, pendant de longs jours dut casser l'épaisse couche de glace de la mare chaque matin. Elle mettait toutes ses forces, frappant sur le miroir du ciel, pour obtenir un trou suffisamment grand pour que deux bêtes pussent y plonger leur museau sans être gênées. Germain lui proposait parfois son aide mais elle la refusait comme toujours.


— Ne t’en fais pas, je me débrouille, souriait-elle


Comme le stipulaient les clauses du bail, Léonce, Germain et Gabriel s’attachèrent à élaguer les arbres, abattre quelques ormeaux et chênes morts désignés par Honoré Bacquier en personne et dont les parties les plus nobles lui revenaient pour moitié en tant que propriétaire. Les Bourrel pouvaient disposer pour eux seuls du produit de l’élagage. Ils stockaient les branches qu’ils avaient débitées dans le vieil hangar qui, une fois sèches, alimenteraient la cheminée toute la saison suivante.


Gabriel, pour une fois, ne se fit pas prier pour les travaux d’abattage dans le bois espérant secrètement faire la rencontre de Suzette, dont l’esprit et le mystère le hantaient désormais presque constamment. Il se disait qu’il apercevrait peut-être sa silhouette s’enfuyant ou observant les travailleurs dissimulée derrière un arbre. Il restait un peu plus tard que les autres parfois pour réunir les derniers branchages, s’attardant jusqu’à la nuit tombée et espérant la voir surgir. Il rentrait, ses espoirs déçus, en se disant que le lendemain, sans doute...


Quelques jours plus tard, les hommes sélectionnèrent aussi un certain nombre de branches d’acacia de belle taille pour faire des piquets pour la vigne. Elles furent entassées près de la maison, Léonce de temps à autre en prenait une brassée pour s’installer dans le couloir pour les effiler. Il bénéficiait de la chaleur des animaux et de la lumière du jour qui se faufilait par l’un des battants de la porte d’entrée. Il rendait les morceaux de bois pointus pour les enfoncer dans la terre et les égalisait ensuite d’un coup de piasson (*) pour les rendre d’égales longueurs.


Il pestait de temps à autre contre une écharde qui transperçait la peau tannée de ses mains musculeuses. Parfois pour casser la monotonie, changeait d’activité, se saisissait un bouquet d’osier pour finir un panier, une corbeille qu’il avait commencée quelques jours plus tôt. Ils serviraient dans la saison et s’il parvenait à en faire davantage, ils pourraient être vendus pour compléter les revenus familiaux.

Il s’évertuait à transmettre son savoir faire à son petit-fils mais Gabriel n’avait guère de patience, s’agaçait de ses échecs consécutifs malgré les encouragements de son aïeul.


— Mais si, regarde, ça commence à venir. Mais tu serres trop fort…

— Tu parles, ça ne ressemble à rien !


Hélène qui riait parfois devant les essais de guingois de Gabriel portait alors les colères de son frère à leur paroxysme.


— Mais ne reste pas là, toi ! File ! la houspillait-il


Germain de son côté travaillait le bois, façonnant de nouveaux manches pour les fossors (**), crocs et fourches, faisant un ou deux nichoirs à pigeons, un clapier. Il reprit aussi dans leur intégralité tous les barreaux de la vieille échelle du grenier dans lesquels les cussons (***) avaient creusé des galeries telles qu'elles rendaient toute escalade dangereuse.



Vers la mi-janvier, il fut décidé de tuer le premier cochon. L’animal fut jugé à point, assez gras, suffisamment mais pas à l’excès dans une proportion idéale pour réaliser les salaisons. Léonce le tâta et jugea d’une moue satisfaite que le temps était venu. Les Bourrel arrêtèrent une date – loin de la « lune nouvelle » néfaste à la conservation - et firent le tour de ceux qui pourraient les aider dans cette opération de grand envergure qui allait occuper la maisonnée trois jours durant.


Les Mandoul furent conviés ainsi que Nine et Fernand, les amis de toujours. Le savoir-faire de Fernand, saigneur de son état, était primordial non seulement pour débuter les opérations mais également le lendemain pour découper l’animal de la façon la plus appropriée.


Elia établit une liste de commissions, plusieurs jours à l’avance, afin de nourrir les grandes tablées qui allaient être réunies durant ces jours de travail et de fête.


Le jour dit, Léonce se leva de bonne heure comme à l’accoutumée et constata avec satisfaction, que le temps était idéal.


— Le vent d’autan n’a pas réussi à rentrer, il fait froid et le cers domine… Impeccable...


On redoutait toujours la présence du vent d’autan. La saucisse se chambrait et la conservation des viandes n’était pas optimale tandis que la température remontait toujours un peu.


Fernand arriva à l’heure, à vélo, suivi de Nine. Il avait conscience de son statut de premier rôle et il déballa méticuleusement son attirail de l’étui de cuir, galvanisé par la présence d’un public nouveau, les Mandoul de Borde Basse. Il installa sur une balle de paille des couteaux de différentes longueurs, un fusil pour les aiguiser, un hacheron, des racloirs ainsi que des cordes de toutes tailles et de tous diamètres pour tenir l’animal. La vapeur d’eau s’élevait déjà dans le grand hangar.


— Pour faire un travail de qualité, il faut du matériel de qualité, c’est ce que je dis toujours, se rengorgea-t-il en affûtant avec soin un couteau qui n’avait pas besoin de l’être.


La matinée ne fut pas de tout repos. Racler les soies, les pieds, retourner le pesant animal, mettre de côté et préparer les pièces qui serviraient à confectionner le boudin. Louise, Elia, Nine, Hélène et Simone Mandoul les mirent rapidement à cuire dans le grand chaudron pour faire les premières préparations durant l’après-midi. Tout cela se faisait dans la bonne humeur et des rires fusaient autour de la table de travail ; Louise pourvoyait à tout ce qui manquait. Du sel, un couteau propre, un récipient, un torchon supplémentaire, un tablier, elle allait ainsi du groupe d’hommes qui finissait de suspendre la carcasse nettoyée à celui des femmes occupées au taillage des abats.


Alors qu’elle revenait vers elles une énième fois, Louise surprit une conversation entre Simone et Nine qui discutaient dans le couloir près de l’étable.


— Toi qui les connais bien, sais-tu pourquoi Germain et Louise ne se sont jamais… comment dire… rapprochés ? questionna Simone provoquant la surprise et gêne de Nine

— Je… heu… eh bien… enfin quelle idée !

— Tu crois qu’il n’y a jamais rien eu entre eux ? Une jolie fille comme elle, à peine plus trente ans, un beau gars comme ça, la quarantaine, bien solide, qui élèvent ensemble deux enfants… et… rien ?

— Tu sais le malheur les a terrassés… ils ont été tellement peinés de ce qui est arrivé à Angèle… C'était il y a si longtemps...

— Justement, ils auraient pu s’apporter du réconfort… je ne pense pas à mal. Je les trouve tellement beaux ensemble, tellement complices… Oh, si Jean m’entendait il me passerait un savon… Ne lui dis rien. Il dit toujours que je suis trop curieuse et beaucoup trop fleur bleue..

— Ne parle surtout pas de ça devant Elia surtout, elle serait tellement fumasse… Elle serait capable de te mettre dehors.

— Vraiment ? Et Louise, tu en as déjà parlé avec elle ?

— Mais jamais ! Enfin quelle idée…


Louise toussota pour signaler son arrivée et éteindre la conversation. Ses joues s'étaient un peu colorées et elle passa la paume de sa main sur son visage comme pour effacer les tons rosés. Elle dit simplement :


— Voici le plat que vous m'avez demandé.


Le boudin fut confectionné, empoché, ficelé, piqué et après une cuisson très surveillée, déposé délicatement dans une grande corbeille d'osier remplie de paille pour y refroidir en attendant d'être suspendu.


Louise avait beau s'en défendre, la conversation qu'elle avait entendue sans le vouloir avait semé le trouble en elle. Qu'on la perçût aussi proche de Germain ne la dérangeait pas. Elle appréciait chez lui le calme et la maîtrise qu'il affichait en bien des occasions. Elle savait qu'elle pouvait compter sur son appui. Toujours. En toutes occasions

.Durant le repas du soir, bruyant et joyeux, au cours duquel on avait servi un peu de foie gras, de la salade, une sauce de veau qui avait mijoté de longues heures durant sur la plaque en fonte, des farinettes au dessert avec des biscuits maison confectionnés par Juliette, Louise ne put s'empêcher de le regarder à plusieurs reprises, avec les mots de Simone en tête. Quelle idée... Une ou deux fois, il leva son verre en sa direction, lui adressa quelques clins d'oeil complices comme il savait faire. Elle se trouva idiote et s'en voulut intérieurement d'être parfois aussi sensible. Cette Simone Mandoul, vraiment, quelle pipelette !

Le lendemain, alors qu'il faisait encore nuit noire, Fernand vint pour découper la viande qui servirait aux différentes préparations d'une grosse journée de travail : saucisse, pâtés, saucissons, jambon... Au préalable, on fit une pause en mettant à cuire sur la grille quelques morceaux bien choisis, de temps à autre les tastets viendraient griller à leurs tour sur la braise afin de vérifier l'assaisonnement des préparations.


Les grasales, ces grands récipients de terre cuite vernie, avaient été sorties et, au fur et à mesure que la viande et les lambeaux de gras étaient hachés, Louise plongeait ses bras nus dedans pour mélanger l'assaisonnement harmonieusement. Simone, Nine et Elia, le mélange suffisamment brassé, se chargèrent de l'embossage. Léonce, qui avait bien tenté de fuir, avait été réquisitionné par Elia pour enrouler la saucisse autour des longues barres de bois qui seraient suspendues pour la laisser sécher lentemenT.


Louise fatiguait mais mettait toute son énergie dans cette tâche pénible. Autrefois Elia l'assurait puis au fur et à mesure des années, son dos lui jouant des tours, la lui avait cédé.

Germain qui avait terminé de nettoyer la maie utilisée la veille avec Fernand. proposa son aide.


— Louise, fais une pause, je vais te remplacer, je suis sûr que j'y arriverai...

— Non merci, Germain, sers plutôt un verre à Fernand.

— Je te remplace juste le temps que tu reprennes ton souffle...

— Pas question ! Occupe-toi de nos amis qui ont la gentillesse de venir nous aider, je te dis ...


Simone s'interrompit au moins où elle nouait un saucisson qui Nine venait de terminer avant de le déposer devant elle.


— Ce qu'ils sont mignons ces deux-là à se chicaner. Comme tu es attentif, Germain ! Tu as vu ça, Jean ? Prends-en de la graine !


Germain écarquilla les yeux mais ne trouva aucune répartie, Louise baissa la tête en direction de la grasale et redoubla d'énergie pour dissimuler sa gêne. Nine pensa bien défaillir mais se reprit à grand peine. Elia sembla ne pas avoir entendu. Seule Hélène jetait un drôle de regard tout rond allant de Simone à son père puis vers sa tante Louise. Comme si elle les voyait pour la première fois.


— ça, c'est ma Simone ! Voilà comment elle est, ma femme ! reprit Jean Mandoul gêné lui-aussi, il faut toujours qu'elle mette les pieds dans la grasale !


A suivre...


(*) hachette

(**) houe

(***) charançons


Rendez-vous la semaine prochaine pour le douzième épisode intitulé "Depuis la grande maison"

Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site 


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