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  • Sébastien Saffon

Chapitre 10 - Noël des Perdus

Mis à jour : sept. 24

Au gré des caprices du destin, Louise Malacan s’était installée dans la maison Bourrel au début des années 30.


Elia et Léonce, bien que fidèles à l’amitié qu’ils portaient à ses parents, Josette et Paul Malacan disparus tragiquement lors de l'effondrement de la cabane, s’étaient donné quelques mois après le mariage d’Angele et Germain pour trouver une situation à la jeune fille.

Elle fit ainsi quelques journées chez le patron d’En Peyre, Henri Belloc. Des lessives, du repassage, les poussières, l’entretien des sols de la grande maison... Belloc était sévère, payait mal, sa femme n'était guère plus affable mais on n’avait d’autre choix, il fallait gagner un peu d’argent supplémentaire pour cette nouvelle bouche à nourrir en attendant de lui trouver une solution plus stable.

La jeune Louise rentrait parfois les yeux rougis. Les Bourrel comprenaient qu'elle s’était faite houspiller, ils connaissaient le caractère autoritaire et exigeant de Belloc pour en avoir fait les frais lors de mauvaises récoltes. Mais il fallait que la jeune Louise fît son expérience, s’endurcît et apprît. La rudesse de la vie les avait tous atteints un jour, chacun s’était débrouillé avec ses douleurs et ses sentiments pour passer outre et avancer, Il n’y avait pas de place pour la plainte. Pas le temps de se lamenter. Il y avait chaque jour tant à faire à la métairie. Trop à faire.

La brutalité avec laquelle fut happée Angèle à la naissance des jumeaux, quelque mois plus tard laissa la famille dans un état de sidération coite.

Élia, durant les premiers jours, accapara les bébés ne laissant à nul autre et surtout pas à Louise le soin de s’en occuper. Germain, prostré, se réfugia dans le travail et se mura dans un silence hermétique. Léonce, désemparé, semblait inconsolable et tutoyait les alcools. Juliette et Maurice, ses parents, semblèrent s’enfoncer dans une inquiétude effroyable. Maurice, qui n’avait plus la parole et des gestes limités depuis son attaque, gardait les yeux dans le vague du matin jusqu’au soir.


Le quotidien de la métairie devint alors compliqué à assurer : animaux, potager, fenaisons qui s’annonçaient semblaient soudain presque indépassables.. Les tâches qui s’enchaînaient jusque là sans trop de difficultés, s’imbriquant les unes dans les autres au fil des saisons, devinrent plus ardues comme trop nombreuses alors qu'on les avait gérées jusqu'alors.. Les litières des animaux manquaient de soin et leur santé se dégradait.


Élia, retrouva la première des ressources pour réagir et décida alors de confier Hélène et Gabriel aux soins de Louise pour reprendre en main la conduite de la ferme.


Cette responsabilité nouvelle sembla raccrocher la jeune fille à la vie, elle qui a la perte de sa sœur, s’était laissée aller à sa peine en s’isolant, passant des heures dans les friches, en criant son désarroi du haut des collines jusqu’à se déchirer les poumons. Seule au monde. Les deux enfants furent soudain deux lueurs dans la nuit qui l’enveloppait jusque là.

Louise devint une sorte de petite mère attentionnée et prévenante. Élia jaugeant assez vite la confiance qu’on pouvait lui accorder s’en remit alors à elle. Il ne fut plus question de journées chez Belloc à qui Léonce s’en fut expliquer la situation. L'homme réitéra pourtant plusieurs sollicitations, Madame aussi. Mais rien n'y fit. Cela sembla contrarier profondément le couple mais ils en prirent leur parti et cessèrent au bout de quatre ou cinq refus argumentés de demander les services de Louise.

A quelques temps de là, un matin d’avril 1934, Juliette fut surprise de ne pas trouver Maurice assis près du feu, là où il passait ses journées qui s’égrenaient lentement au fil des secondes métalliques battues par la pendule. Depuis son attaque, il était sombre. On le chercha. On cria. On s'affola. Pas très longtemps. Il s'était lentement avancé dans la mare aussi loin qu'il avait pu et s'abandonnant à la vase, avait laissé l'eau verte envahir ses poumons. Il était déjà trop tard lorsque Germain l'y découvrit. A grand peine, Léonce et son fils tirèrent le corps lourd aux vêtements gorgés des eaux saumâtres.

On assura au curé de Penens qu'il s'agissait d'un accident, une maladresse survenue en raison de ses séquelles, pour qu'il fût bien enterré à l'église. Au village, on parla de l'événement à mots couverts. On connaissait la personnalité de Maurice. Tous avaient compris. Tous savaient. Ils se turent. Pour ne pas rajouter de la vergonha (*) à la maffre.


Les enfants grandirent ainsi sous l’œil inquiet de leur famille et de leur tante en particulier. Germain les chérissait autant qu'il le pouvait mais il fut tiraillé, longtemps durant leur enfance, par l'émerveillement que suscitaient ces deux êtres quand ils paraissaient devant lui et le sentiment d'avoir à leur reprocher, malgré lui, la disparition d'Angèle. Il lutta longtemps intérieurement contre ce ressenti, le refoula au fond de lui avec toute la violence dont il était capable, il se trouvait immonde de ne pouvoir chasser cette pensée loin de lui. Quel monstre était-il donc devenu ? Mais le temps se chargea, les années passant, de l'alléger de ce fardeau peu à peu.

Louise devint une jeune femme quand Hélène et Gabriel devinrent des enfants et elle partagea avec Germain, non sans quelques avis tranchés d'Elia et parfois de Léonce, les choix inhérents à leur éducation.

Elle fut soucieuse et inquiète à leur sujet au delà du raisonnable, Le moindre bobo, chaque poussée de fièvre, chaque maladie de l'un d'eux la tourneboulaient jusqu'à guérison et parfois même au-delà. Elle se rongeait les sangs en permanence.


— ça va, hein, c'est sûr ? leur demandait-elle si fréquemment qu'ils en étaient parfois agacés.


Ils poussèrent ainsi, entourés de l'accompagnement bienveillant de celle qu'ils appelaient avec affection Tante Louise, et qui était la seule à pouvoir calmer leurs chagrins et à savoir sécher leurs larmes d'enfants.



Lorsque Noël 1951 arriva, le premier qu'on célébrait à la Borde Perdue, ils n'étaient plus tout à fait des enfants mais pas encore des adultes. Louise et Germain, au fil des années, avaient formé une sorte d'équipe autour d'eux sortant du cadre de ce qu'était un couple parental traditionnel, au regard des circonstances. C'est aussi pour cette raison qu'on parlait d'eux à Penens. Germain et Louise, Louise et Germain, les langues bien pendues ne s'étaient pas privées de murmurer leurs supputations fielleuses à leur endroit. Germain n'y pensait pas, accaparé par le quotidien, Louise s'en moquait ; Elia en tira une méfiance et une détestation de certains villageois qui confinait à la haine.


Pour la messe de minuit, la famille entière se couvrit aussi chaudement qu'elle le put et partit sur les chemins en direction de Florac accompagnée de la lumière frêle des lampes tempêtes. Seule Juliette resta à la Borde et se coucha de bonne heure. Comme convenu lorsqu'ils avaient ramené les boeufs, les Bourrel s'écartèrent du chemin un instant, après le Rioulet, pour faire un léger détour par Borde Basse pour y récupérer les Mandoul.

Ils se remirent tous en chemin, marchant d'un bon pas, tandis qu'Hélène, Gabriel et Gaston formèrent un groupe, un peu en retrait, parlant fort et riant joyeusement.


Il était une heure avancée de la nuit lorsque les Bourrel revinrent à la métairie après la messe.


— Là, regardez, regardez, je suis sûr que je l'ai vue ! s'écria soudain Gabriel en désignant le chemin qui allait vers le bois

— De quoi parles-tu ? Je ne vois rien, s'agaça Elia

— Suzette ! Il parle de Suzette ! Je l'ai vue aussi ! C'était furtif mais j'ai vu moi-aussi une silhouette frêle s'éloigner en courant et gagner le bois ! assura Hélène On l'a dérangée...

— Allez-vous. cesser vos blagues idiotes ? demanda Léonce que l'a perspective d'un spectre n'amusait guère

— Mais pépé, je t'assure, je t'assure... reprirent-ils presque en choeur

— Viens, dit Gabriel à sa soeur


Ils s'éloignèrent en courant d'un même élan et disparurent au coin du bois. On ne distinguait plus par instants que la lueur fragile de leur lampe entre les branches... mais ils revinrent assez vite, bredouilles et un peu déçus.


— Vous êtes restés des enfants, leur dit Germain en souriant.


Tous entrèrent alors pour se réchauffer auprès des dernières braises de l'âtre. Se servirent un peu de vin chaud et grignotèrent quelques biscuits qu'Elia avait confectionnés rapidement dans l'après-midi.


Le lendemain matin, Louise offrit une paire de bretelles neuves à Gabriel et deux peignes de corne à Hélène pour coiffer ses cheveux. Elle avait économisé sur le pécule de ses ventes de volailles durant plusieurs semaines et les avait achetés sur l'un des étals des commerçants du marché chaurien. Ils étaient enveloppés dans un morceau de papier kraft et firent la joie des jumeaux lorsqu'ils les découvrirent.

Depuis leur lever, les deux grands gamins de dix-sept ans ne parlaient que de Suzette qu'ils étaient sûrs d'avoir vue la veille. Le mystère de la Borde Perdue hantait leurs nuits et leurs conversations depuis un moment déjà et leur vision commune de la veille ne risquait d'arranger cela.


— Allez, ça va maintenant ! dit Elia d'un ton faussement agacé, aux bêtes ! Sinon on sera en retard à la grand-messe.


Noël était un jour sensiblement comme les autres à la métairie, les tâches du quotidien s'y poursuivaient invariablement mais Louise s'évertuait à toujours l'égayer un peu pour les enfants.

Afin que le sort fut plus clément l'année suivante, comme à l'accoutumée, on installa une longue bûche d'orme qui devait se consumer lentement jusqu'au Nouvel An. A la fin du repas, on servit, après la poule au pot d'Elia, une salade d'oranges au vin blanc qui ravit les papilles de toute la famille.


Le temps fut un peu suspendu ce jour-là. Les Bourrel étaient enfin installés à la Borde Perdue, les semis étaient terminés, déjà les champs verdissaient de la naissance du blé, on n'avait plus reparlé du cambriolage de Belloc après le passage des gendarmes et la distance mise entre lui et la famille semblait soulager tout le monde.

L'année 1952 qui s'annonçait serait-elle enfin une année sereine ? Nul dans la famille n'osait l'exprimer de peur de provoquer le mauvais oeil, cette maffre qu'on avait déjà trop côtoyée...


Fin de la première partie


A suivre...

(*) honte


La semaine prochaine début de la 2e partie et de l'année 1952 avec le onzième chapitre intitulé " D'osier et d'acacia"

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